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Vendanges: dans l'ombre des châteaux prestigieux, squats et marchands de sommeil
En pleines vendanges, à Saint-Estèphe, au cœur du Médoc, des dizaines de tentes, camions et caravanes de saisonniers s'entassent sur un terrain municipal bordant la Gironde, près des châteaux prestigieux.
Trois kilomètres plus loin, deux autres campements débordent du port de Pauillac. Des travailleurs gitans, Français, indiquent venir pour les vendanges et déclarer leur installation en mairie, comme chaque saison.
Comment loger les milliers de vendangeurs? Châteaux et élus du Bordelais se "renvoient la balle", sur fond d'un bien plus discret phénomène de marchands de sommeil, voire de traite, venu se greffer à la crise du logement.
Au printemps, trois personnes ont été condamnées à Libourne pour "traite" de travailleurs viticoles. Le procureur local avait alors dénoncé "une véritable omerta".
En septembre, en Champagne, deux enquêtes pour "traite d'êtres humains" ont été ouvertes, et des hébergements collectifs de vendangeurs, jugés "insalubres" et "indignes", fermés par les autorités.
- "Pas sur ma pelouse" -
En 2008, Michelle Saintout, fraîchement élue maire de Saint-Estèphe, avait enjoint à un homme d'affaires bordelais, propriétaire d'un château, de loger des "gens du voyage saisonniers" installés dans un campement.
"La responsable m'avait répondu: mais Monsieur ne voudra pas de ça sur sa pelouse", raconte, sourcils levés, l'élue socialiste de la commune "aux 60 châteaux".
"Le lendemain, ils n'étaient plus là. Je n'ai jamais su si leurs contrats avaient été cassés", une menace déjà brandie par un autre château lors d'un échange similaire, se remémore-t-elle.
En parallèle, l'élue a pris un arrêté "permis de louer" pour lutter contre de potentiels marchands de sommeil, après avoir remarqué des groupes de saisonniers sortant de vieux logements exigus ou encore l'installation de plusieurs boîtes aux lettres sur un même appartement.
Selon les spécialistes, ces problématiques ont toujours "plus ou moins existé", mais la crise du logement des saisonniers agricoles s'est accrue depuis les années 1990.
En cause principalement, le resserrement des règles d'hébergement, similaires à celle d'un hôtel bon marché, la disparition de la main d'œuvre étudiante avec l'avancée de la rentrée universitaire et la pénurie croissante de travailleurs locaux, dormant à domicile.
Mettre aux normes un accueil quinze jours de l'année représente un investissement s'amortissant sur 20 ans. "Beaucoup de châteaux ont alors renoncé", raconte Bruno Meunier, directeur de l'Anefa Gironde, une organisation paritaire pour l'emploi agricole.
- Immigration clandestine -
Dans le Médoc, selon un dernier recensement, les locaux ne représentent plus qu'un tiers des vendangeurs, supplantés par des "nomades, itinérants" français, espagnols ou portugais, des immigrés maghrébins, ou des roms est-européens.
Le recrutement et le logement de ces saisonniers ont été progressivement délégués à des prestataires de services et de travaux agricoles, qui se sont multipliés en vingt ans.
Mais lorsque l'hébergement est prévu dans le contrat de travail avec cet intermédiaire, le château, employeur final, reste responsable en cas de manquements.
Selon Bénédicte Lavaud-Legendre, chercheuse au CNRS spécialiste de la traite, les réseaux d'exploitation se cachent parfois parmi cet essaim de prestataires, sous la forme d'entreprises déclarées, mais en réalité "coquilles vides".
Le mécanisme ressemble à celui des passeurs. Contre plusieurs milliers d'euros, l'intermédiaire "rabatteur", originaire du pays du candidat, fournit un contrat saisonnier, agrémenté parfois d'un logement indigne qu'il peut rompre à tout moment, détaille la chercheuse, sur la base de trois procédures pour "traite" de saisonniers marocains durant les années 2010.
Selon l'Office central de lutte contre le travail illégal, "des filières d'immigration clandestine utilisent ces plateformes de main d'œuvre étrangère pour faire venir des clandestins sur le territoire".
"Quand vous voyez des tarifs trop bas, n'y allez pas", avertit Benjamin Banton, patron de Banton-Lauret, leader local des entreprises de travaux agricoles, "exaspéré" par certaines pratiques "suspectes", entendues, mais "sans preuves".
Au nom des 30 entreprises qui ont rejoint son intersyndicale des prestataires locaux, il assure avoir "pris le taureau par les cornes" depuis le développement du recours à la main d'œuvre étrangère.
Il a acheté plusieurs maisons pour loger jusqu'à 18 personnes maximum, et "passe (son) temps à faire des états des lieux, de campings et de maisons de location".
- "Nouvelle génération" -
Émeline Borie, présidente du syndicat viticole de l'appellation Pauillac, assure qu'"une nouvelle génération a pris les commandes. Beaucoup de châteaux ont exigé d'aller voir les habitations du prestataire".
Ronan Laborde, président de l'Union des grands crus de Bordeaux, explique débourser près de 28 euros par heure et par salarié, à un prestataire renommé, qui, en décompte sur la facture une part dédiée au logement des équipes.
Sur dix châteaux grands crus classés interrogés par l'AFP, quatre ont investi dans des logements, campings ou aires d'accueil et réinternalisé le recrutement pour "fidéliser" la main d'œuvre.
Mais tous indiquent avoir plus ou moins recours à des prestataires soigneusement choisis. Certains d'entre eux mettent en garde contre un retour au modèle caduc du "paternalisme d'il y a 100 ans".
De nombreux vendangeurs vivant en camions aménagés dans des squats ou en caravanes sur des terrains vagues, rencontrés par l'AFP, revendiquent ainsi leur "liberté" préférable "aux campings trop chers".
A côté d'eux, cohabitent des ressortissants "marocains particulièrement invisibles" ou roumains "logeant en bidonvilles", plus vulnérables aux réseaux, alerte Médecins du monde qui a lancé une mission sur les "travailleurs précarisés" du Médoc.
Selon la préfecture, l'inspection du travail a mené 140 contrôles ces deux dernières années, soit "quatre fois plus" qu'auparavant, pour 20% de faits de travail illégal et deux cas de traite constatés.
Le parquet de Libourne a noté "ces dernières années", "une augmentation des dépôts de plaintes émanant des personnes exploitées", liées au mal-logement ou à la traite, et en fait "une de ses priorités".
Mais selon une source institutionnelle, qui suspecte "un phénomène de plus grande ampleur", "peu de signalements" remontent encore du terrain.
Les pouvoirs publics ont récemment lancé une charte garantissant de meilleures conditions de travail avec l'interprofession, qui veut "devenir le premier vignoble au monde certifié RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises)".
Sur les 480 entreprises prestataires de Gironde, une quarantaine devrait la ratifier d'ici la fin de l'année.
D.Schaer--VB