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Résolution de l'ONU sur l'esclavage africain : en Afrique de l'Ouest, un "moment historique" et des doutes
"Fiers": les Ghanéens ne cachaient pas leur joie jeudi dans les rues d'Accra, la capitale, après l'adoption la veille d'une résolution des Nations unies reconnaissant la traite des esclaves africains comme le "plus grave crime contre l'humanité".
"Ce n'est pas seulement un moment historique pour notre pays, mais cela reconnaît également les souffrances de nos ancêtres et ouvre la voie à la justice", s'est réjouit l'étudiante ghanéenne Abigail Selikem Teye, tenue décontractée et sac en bandoulière.
Mercredi, date symbolique - c'était la Journée internationale de commémoration des victimes de l'esclavage et de la traite transatlantique des esclaves -, l'Assemblée générale de l'ONU a proclamé la traite des esclaves africains comme crime le plus grave contre l'humanité, un combat porté par le Ghana et son président John Mahama, qui espère des excuses et la justice.
La résolution, adoptée par 123 voix pour, trois contre (États-Unis, Israël, Argentine) et 52 abstentions (dont le Royaume-Uni et les États membres de l'Union européenne), déclare "la traite des Africains réduits en esclavage et l'esclavage racialisé des Africains" comme "les plus graves crimes contre l'humanité", condamnant cette "injustice la plus inhumaine et la plus persistante commise contre l'humanité".
- Reconnaissance -
"Je suis perturbée par l’abstention de certains pays (...) Ceux qui se sont le plus enrichis avec le crime", a déclaré depuis Cotonou, la capitale économique du Bénin, l'historienne de l'art Lylly Houngnihin.
La résolution de l'ONU met en avant l'ampleur du phénomène, sa durée, sa brutalité, son caractère systémique et ses conséquences encore visibles aujourd'hui, dans un monde où les Africains et les personnes d'ascendance africaine subissent "discrimination raciale et néocolonialisme".
Pendant près de 400 ans, entre le XVIe siècle et la fin du XIXe siècle, plus de 15 millions d'hommes, de femmes et d'enfants ont été victimes de la traite transatlantique des esclaves, selon les chiffres de l'ONU.
Organisé par les Européens, ce commerce a déporté des Africains des rivages de l'Afrique occidentale vers le continent américain, où ils étaient contraints de travailler comme esclaves dans les plantations des colons européens. Plusieurs millions d'Africains sont aussi morts en chemin.
Pendant cette période, "l'être humain n'a aucun droit, il n'existe pas" et donc on peut "le détruire (...) comme un animal", a décrit l'historien ghanéen Kwaku Darko Ankrah.
"Les esclaves travaillaient dans ces plantations du lever au coucher du soleil. Et les conditions dans lesquelles ils travaillaient constituaient un crime odieux contre l'humanité", a abondé l'universitaire Obadele Bakari Kambon.
- Réparation -
A Cotonou, Ousmane Aledji, expert culturel, se félicite également: "Ce vote nous autorise à nommer les choses sans craindre des représailles. La prochaine étape sera, je l'espère, un appel décomplexé à la réparation".
La résolution de l'ONU, qui met l'accent sur la traite transatlantique, fait abstraction des autres types de traite humaine qui existait aussi à cette époque sur le continent: la traite des esclaves dans l'océan Indien aurait concerné, selon les historiens, près de 17 millions de personnes entre le Xe et le XIXe siècle, tandis que la traite orientale et transsaharienne (vers la péninsule arabique, l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient) aurait fait de huit à 12 millions de victimes entre le VIIe et le XXe siècle.
La question des réparations et d'éventuelles compensations aux descendants des victimes de la traite n'a pas été tranchée par la résolution de l'ONU, qui se contente d'"encourager" les États membres "à soutenir les initiatives visant à instaurer une justice réparatrice".
"Qui va payer pour tous les désagréments que cela a dû causer ? L'Afrique a subi malheureusement les deux plus grands fléaux de l'histoire : l'esclavage et la colonisation", a lancé le Béninois Franck Ogou, directeur de l'école du patrimoine africain de Porto-Novo.
Un avis partagé par sa compatriote Larissa Adjivon, entrepreneuse de 42 ans, qui a affirmé se sentir à la fois "soulagée" et "frustrée": "Reconnaître, c’est bien, mais cela doit être suivi d’actions concrètes. On parle souvent de réparation ou de restitution. Pour moi, la vraie question est : qu’est-ce que cela change aujourd’hui pour l’Afrique ?"
- Rapatriement -
Pour Obadele Bakari Kambon, Afro-américain qui a obtenu la citoyenneté ghanéenne en 2016, "la guérison passe par le rapatriement".
Il prône, dans le sillage des autorités ghanéennes, le "retour" des descendants d'esclaves arrachés à l'Afrique.
Le Ghana s'est positionné comme une porte d'entrée pour le retour de la diaspora depuis le lancement de l'initiative "Year of Return" ("Année du retour") en 2019, qui commémorait les 400 ans depuis que les Africains réduits en esclavage ont été emmenés pour la première fois en Amérique du Nord.
Ces dernières années, plus de 1.000 membres de la diaspora africaine ont obtenu la citoyenneté ghanéenne.
Depuis la fin de l'année dernière, le Bénin a également lancé une plateforme qui permet aux afro-descendants de demander la nationalité béninoise pour 100 dollars (86,70 euros).
R.Flueckiger--VB