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Venus de l'étranger, des Chinois adoptés en quête de leurs origines
Au milieu des gravats d'un terrain vague, dans le sud-ouest de la Chine, Loulee Wilson glisse une poignée de cailloux dans un sac. Un souvenir du site où elle pense avoir été abandonnée bébé.
Elle a été trouvée, peu après sa naissance, enveloppée dans une couverture devant une usine aujourd'hui démolie dans la ville de Dianjiang, puis placée dans un orphelinat avant d'être adoptée par un couple aux États-Unis.
Désormais étudiante de 19 ans, Loulee Wilson fait partie du nombre croissant de Chinois adoptés qui retournent dans leur pays natal dans l'espoir de rencontrer leurs parents biologiques.
"Si je les retrouve, ce serait incroyable. Mais je ne sais pas si j'y arriverai", dit-elle à l'AFP. "Cela m'aiderait à en savoir plus sur mon histoire".
Son cas n'est pas unique: de nombreux abandons ont été réalisés par des parents craignant d'enfreindre la politique de l'enfant unique, en vigueur jusqu'à fin 2015.
Plus de 82.000 enfants nés en Chine ont été adoptés par des familles américaines depuis 1999, selon les chiffres du département d'État, essentiellement des filles et dans les années 2000, lorsque Pékin appliquait rigoureusement les restrictions en matière de natalité et que les lois relatives aux adoptions à l'étranger étaient plus souples.
Alors que ces enfants atteignent aujourd'hui l'âge adulte, la demande pour des réunions familiales devient "très, très forte", assure Corinne Wilson, mère adoptive de Loulee. "S'ils cherchent à savoir d'où ils viennent, c'est qu'une partie d'eux est fière d'être chinois".
Corinne est la fondatrice de Roots of Love, l'une des nombreuses organisations créées ces dernières années pour rétablir les liens entre les personnes adoptées et leurs proches en Chine.
Avec sa fille, elles se sont lancées sur les routes rurales de Dianjiang, à 150 kilomètres de la grande ville de Chongqing, pour retrouver des familles biologiques.
A l'aide de tracts mentionnant le nom, l'âge et la photo de Loulee Wilson et d'autres adoptés, elles sensibilisent les habitants des villages et tentent de les convaincre de fournir leur ADN.
- "Pas le choix" -
Certaines populations hésitent encore à déterrer le passé traumatique caché dans ces rizières tranquilles, où les quotas de natalité étaient appliqués avec zèle.
Dans le cadre de la politique de l'enfant unique – dont les restrictions variaient dans la pratique - les couples de Dianjiang étaient souvent autorisés à avoir un deuxième enfant si le premier était une fille.
Les autorités réprimaient toutefois les naissances non autorisées, menaçant de démolir les maisons, de confisquer les animaux de ferme et d'imposer des amendes astronomiques, expliquent des villageois à l'AFP. D'où la décision de couples de confier leurs enfants en adoption.
"Nous avons été forcés de le faire. Nous n'avions pas le choix", raconte le charpentier Yi Enqing, 57 ans, qui espère retrouver sa fille adoptée au début des années 1990. "J'ai peur qu'elle nous rejette désormais. Elle doit avoir du ressentiment dans son coeur", confie-t-il dans son atelier couvert de sciure de bois.
Dans un village, un homme d'âge moyen crachote dans une éprouvette sous le regard larmoyant de sa femme qui évoque le souvenir de leur fille dont ils se sont séparés en 1990.
"Je l'ai cherchée pendant si longtemps, mais je ne l'ai pas retrouvée", sanglote-t-elle tandis qu'un assistant de Roots of Love scelle et emballe soigneusement l'échantillon de salive. "Je n'ai jamais voulu la laisser".
Le couple a demandé à rester anonyme, pour préserver son intimité.
L'ADN récolté est ensuite envoyé à un laboratoire pour y être analysé et comparé aux bases de données existantes. En cas de correspondance, Roots of Love met en contact parents et enfants. Cela a été le cas l'année dernière lorsque des jumelles ont repris contact avec leur mère biologique après une séparation de près de vingt ans.
- Emotions complexes -
Ces retrouvailles peuvent déclencher des émotions complexes chez les adoptés qui, selon les experts, sont souvent tourmentés par des questions liées à l'identité et à la discrimination raciale.
"Beaucoup d'adoptés chinois expriment une dissonance raciale (ou) culturelle parce qu'ils ont grandi dans un environnement blanc très homogène", explique Grace Newton, chercheuse à l'université de Chicago qui étudie les adoptions transraciales et transnationales.
"C'est perdre son identité, sa culture de naissance, sa langue de naissance, sa famille biologique", ajoute Cassidy, une adoptée bénévole de Nanchang Project, une organisation basée aux États-Unis qui a réuni des dizaines de familles depuis 2018. "Vous aviez une vie tracée. Et d'un coup, sans vous demander votre avis, des décisions ont été prises pour vous, et vous avez été emmené dans un nouveau pays."
La Chine a lancé la politique de l'enfant unique en 1979, craignant que la taille de sa population ne devienne ingérable. Une loi condamnée pour son application qui, dans certaines régions, impliquait contraception forcée, avortements et stérilisations.
Cette politique a été accusée de faire grimper les taux d'infanticide, d'encourager le trafic d'enfants et de fausser durablement le ratio hommes/femmes en Chine. Cela a "causé de graves traumatismes chez de nombreux Chinois", déclare à l'AFP He Yafu, démographe indépendant.
Pékin a assoupli les restrictions en 2016 et, depuis 2021, autorise tous les couples chinois à avoir trois enfants. Pour autant, le taux de natalité n'a cessé de chuter, créant un déséquilibre avec des jeunes toujours moins nombreux en charge d'une population âgée en pleine expansion.
Loulee Wilson, quant à elle, cherche encore ses parents biologiques: "Je veux juste qu'ils sachent que je suis heureuse et en bonne santé, et que je suis reconnaissante pour la vie que je mène".
P.Staeheli--VB