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En Roumanie, le succès de Lolita, chanteuse virtuelle, incarnation pour certains du racisme anti-rom
Les refrains sensuels de Lolita Cercel, une chanteuse virtuelle créée par intelligence artificielle, sont devenus un phénomène en Roumanie où ses vidéos cumulent des millions de vues et où les médias se l'arrachent en interview.
Mais cette popularité s'accompagne dans le pays de débats sur la place des artistes et le remplacement des humains, ainsi que d'un malaise parmi les Roms qui voient dans le succès de la star artificielle une manière de s'approprier leur culture tout en les effaçant du paysage.
Parmi eux, Bianca Mihai, une chanteuse de 25 ans, trouve particulièrement "injuste" de se voir comparer à Lolita, quand son travail acharné ne lui a pas valu la même reconnaissance jusqu'ici.
"C'est un peu fort quand on y pense : les gens me disent que je ressemble à l'IA entraînée à partir de mes données", confie-t-elle à l'AFP.
La chanteuse, d'origine rom, dénonce également le recours à des clichés culturels à des fins mercantiles.
"C'est bien joli d'emprunter des éléments de la culture rom, sans les aimer. Ca, ça fait mal", poursuit la jeune femme, qui a longtemps dû, à l'incitation de ses parents inquiets d'éventuelles discriminations, cacher ses origines. Jusqu'à l'approche de sa vingtaine, lorsqu'elle a décidé d'ignorer ce conseil.
Lors de sa participation à la version roumaine de The Voice l'an dernier, la jeune femme a reçu des messages haineux, allant jusqu'aux menaces de mort.
Les commentaires élogieux abondent en revanche à l'adresse de Lolita, propulsée célébrité en quelques semaines, et qui dispose d'un agent artistique. Un internaute la qualifie ainsi d'"Amy Winehouse de la Roumanie" quand un autre affirme que sa voix lui donne la chair de poule.
Dans l'une des vidéos les plus vues de Lolita, celle-ci, regard embué de larmes, grandes boucles d'oreilles rondes et robe rouge à fleurs, fixe la caméra sur un quai de gare, se lamentant d'être "une gitane rejetée" par un amant marié qui lui préfère sa "vraie dame comme il faut".
"C'est exactement le genre de fille très facile à faire adopter et à faire exotiser" par le public, déplore Bianca Mihai, jugeant les paroles "clichés au possible".
- "Racisme latent" -
Bogdan Burdusel, 35 ans, comme d'autres militants roms, voit lui aussi dans le personnage de Lolita une nouvelle manifestation d'un "racisme latent" dans un pays marqué par une longue histoire de discrimination envers sa communauté.
"Les gens aiment la culture rom, mais pas les Roms", déclare-t-il à l'AFP, déplorant par ailleurs la sexualisation de Lolita, qui incarne selon lui le "fantasme d'un non-Rom".
L'homme derrière cette création, un designer visuel de 32 ans, qui se fait appeler Tom et souhaite garder l'anonymat, affirme à l'AFP ne pas avoir "voulu offenser qui que ce soit".
Il soutient que "Lolita n'appartient pas nécessairement à une culture spécifique. Elle reflète la réalité de millions de personnes qui vivent dans les Balkans. Elle incarne davantage une identité balkanique qu'une identité rom".
Pourtant, il admet avoir choisi une musique traditionnellement jouée par les Roms pour sa "vérité crue", "une sorte de blues" local, selon lui.
- "Plus petit dénominateur commun" -
Le jeune homme dit être l'auteur des paroles des chansons de Lolita, qui content "des amours simples et des luttes quotidiennes", mais avoir utilisé des prompts pour créer la musique et les vidéos.
"Honnêtement, je ne m'attendais pas à ce que ça devienne aussi viral", ajoute-t-il, se réjouissant que son oeuvre "résonne avec autant de gens".
Grigore Burloiu, conférencier en technologies interactives à l'Université nationale de théâtre et de cinéma de Bucarest, est en revanche bien moins surpris par ce succès, auquel l'industrie musicale a selon lui préparé le terrain, en alimentant depuis longtemps le public avec les mêmes recettes et mêmes sons.
"Et devinez quoi ? L'IA est vraiment très douée pour ça. Pourquoi ? Eh bien, parce que l'IA consiste précisément à trouver le plus petit dénominateur commun", souligne-t-il.
"C'est injuste", déplore Bianca Mihai. "Parce que j'essaie de construire ma carrière, et j'ai l'impression qu'il n'y a pas de place pour moi", regrette la chanteuse, qui se sent obligée de jongler entre un emploi à plein temps comme consultante en informatique, un rôle au théâtre et ses répétitions en studio, pour prouver de quoi elle est capable.
T.Zimmermann--VB