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Les yeux tournés vers une Europe fermée, le voyage en suspens des migrants en Mauritanie
Depuis la côte mauritanienne, les yeux d'Ahmed se tournent vers l'Europe qu'il rêve de rejoindre. "Tout le monde veut partir", mais "depuis que la sécurité a été renforcée, personne ne peut passer", raconte ce Sénégalais de 34 ans qui se fait discret pour échapper aux incessants contrôles de police.
Comme lui, ils sont des milliers d'Ouest-Africains à avoir atterri à Nouadhibou, la capitale économique mauritanienne, dans l'espoir d'embarquer sur une pirogue clandestine vers les Canaries espagnoles, à seulement deux jours de mer.
Mais leur parcours s'est arrêté net depuis que la Mauritanie, vaste pays désertique ouest-africain bordé par l'Atlantique où transitent de nombreux migrants, a mis au pas les mouvements migratoires.
Rafles pour contrôler les papiers, refoulements en masses, surveillance des côtes, arrestations de passeurs: les départs ont chuté depuis un an.
Quelques mois après avoir signé un partenariat avec l'Union européenne (UE) pour la gestion des migrations, la Mauritanie a mené une campagne parfois brutale d'expulsions de migrants, au prix de violations des droits humains qui ont indigné ses voisins.
"Il faut faire profil bas", car "les policiers viennent chercher les gens jusque dans leurs maisons", témoigne Ahmed (son prénom a été changé), expulsé une première fois en 2024 et revenu du Sénégal pour travailler comme maçon et gagner les 1.200 euros nécessaires pour retenter "l'aventure".
Des jeunes comme lui fuyant la misère, "il y en a en pagaille" dans la ville, affirme-t-il. "Chacun essaye de s'occuper en attendant".
Nouadhibou, immense port de pêche situé sur une péninsule partagée avec le Sahara occidental, est un lieu de départ privilégié des migrants venus travailler avant de prendre la mer depuis la zone sahraouie, sorte de no man's land sous contrôle marocain.
Dans les rues, les patrouilles pourchassant des migrants sont devenues un spectacle banal. Les autorités évoquent des opérations de "routine" visant les personnes en situation irrégulière, sans donner de chiffres sur leur ampleur. Au moins des dizaines de milliers d'entre elles ont été expulsées en 2025, selon la presse mauritanienne.
Un rapport de l'ONG Human Rights Watch (HRW) publié en 2025 accuse les autorités mauritaniennes de "graves violations des droits humains" à l'encontre des migrants et des demandeurs d'asile, présentant des centaines de témoignages de tortures, de viols, de sévices physiques, d'extorsions, d'expulsions sommaires ou collectives.
Des détenteurs de cartes de réfugiés ont même été refoulés hors du pays.
Devant le consulat sénégalais, se joue une scène quasi quotidienne à la tombée du jour: un bus se remplit de femmes et d'enfants et prend la direction de Rosso, à la frontière, pour obtenir le document nécessaire pour se mettre en règle et espérer échapper au harcèlement policier.
Son bébé assis sur les genoux, Ramatoulaye s'apprête à passer la nuit dans ce bus. "Tu ne peux pas sortir, aller au marché. Parce que dans la rue, on te ramasse et on t'expulse", confie cette Sénégalaise de 34 ans qui vit depuis des années en Mauritanie.
La peur est telle que certains migrants n'osent plus venir se faire soigner au centre de soins de l'ONG Médecins Sans Frontières (MSF).
- Partenaire de l'UE -
Ce serrage de vis a débuté quelques mois après la signature d'un partenariat entre la Mauritanie et l'UE, en 2024, dans le cadre de la politique européenne d'externalisation des frontières.
L'enveloppe de 210 millions d'euros allouée par les Européens finance notamment la surveillance des frontières, l'augmentation des capacités de sauvetage en mer, la lutte contre les réseaux de trafiquants mais aussi des projets de développement.
Bruxelles multiplie les partenariats de ce type avec des pays de transit, comme la Tunisie ou l’Égypte, dont elle attend qu'ils stoppent les départs en échange de ces aides.
Nombre de migrants voient dans la signature de cet accord l'élément déclencheur de la campagne de refoulements.
"Ce n'est pas quelque chose qu'on a demandé, ni de façon directe, ni indirecte. Ce qu'on a demandé, c'est une gestion propre de la migration, la lutte contre les réseaux de trafiquants", assure Joaquin Tasso Vilallonga, ambassadeur de l'Union européenne en Mauritanie. "On a exprimé nos préoccupations", poursuit l'ambassadeur.
L'UE a financé dans le pays deux Centres d'accueil temporaires pour étrangers (CATE), à Nouakchott et Nouadhibou, ouverts depuis quelques mois, que l'AFP a pu visiter.
Ces centres de rétention, gérés par le Croissant-Rouge mauritanien, ont pour objectif d'accueillir les migrants sauvés en mer dans un lieu digne, où ils doivent bénéficier d'un enregistrement pour déterminer s'ils sont vulnérables ou éligibles à la protection internationale.
Après un voyage souvent traumatisant, les migrants peuvent se nourrir, se reposer en dortoir et recevoir des soins dans ces centres, où ils ne restent pas plus de 72 heures.
"L'objectif de ces centres est d'accueillir et d'assurer la protection des migrants objets de trafic (...) conformément aux engagements internationaux" de la Mauritanie, assure Cheikh Tourad Abdel Malick, directeur de l'Instance nationale de lutte contre le trafic de migrants.
Si elles ne sont pas éligibles à l'asile ou considérées comme vulnérables, ces personnes sont expulsées.
Deux centres similaires doivent ouvrir au Sénégal.
La Mauritanie, "seul pays stable de la région du Sahel dans un contexte régional très perturbé", est un "partenaire privilégié sur le plan de la migration", explique Pierre Beziz, diplomate européen dans ce pays qui accueille également plus de 300.000 réfugiés maliens.
- Côtes surveillées -
Au large des côtes se joue l'autre acte de la migration clandestine.
L'année 2024 a connu un record des traversées par la route de l'Atlantique, depuis la Mauritanie mais aussi le Sénégal, la Gambie ou la Guinée, entraînant son lot de tragédies: environ 10.000 personnes sont mortes.
Au plus fort de la crise, la mer recrachait régulièrement des dépouilles de migrants sur les plages mauritaniennes. Lorsque s'échouait un corps seul et dévêtu, c'est qu'il avait probablement été jeté par-dessus bord, soufflent les habitants.
Les yeux vissés dans ses jumelles, le sous-officier Cheikh Vadel scrute la côte au milieu de la nuit. A la tête d'une patrouille, ce garde-côte guette les départs de pirogues.
"Avant, on trouvait plusieurs (groupes) par jour", raconte-il. Depuis, "tous les passeurs ont été arrêtés, les points de passage fermés".
Dans la cour des garde-côtes, plusieurs centaines de moteurs de bateaux confisqués à des passeurs sont alignés.
Mais ces derniers jours, les départs ont repris plus au sud, surtout depuis la Gambie: plus de 1.100 migrants ont été sauvés par les garde-côtes mauritaniens en moins de deux semaines.
"À ce rythme, les arrivées pourraient atteindre un niveau inédit cette année", s'inquiète Ahmed Moulaye, officier dirigeant la lutte contre les migrations irrégulières au sein des garde-côtes mauritaniens.
- Visas -
Poussé par le désespoir de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, Laylay (son prénom a été changé) a déjà tenté trois fois de prendre la mer: "La mort valait mieux que la vie que j'avais au Sénégal", souffle ce maçon.
Arrivé à Nouadhibou il y a un an, il attend comme tous ses compagnons d'infortune.
Pour endiguer la migration clandestine, il n'existe qu'une solution, selon lui: "Si les visas étaient accessibles, on irait travailler et on rentrerait chez nous après."
Mais à Bruxelles, le ton n'est pas à l'ouverture dans une Europe qui glisse à droite.
En début d'année, l'UE a dévoilé les grandes lignes de sa future politique migratoire, entérinant un net durcissement, notamment avec la création de centres pour les déboutés du droit d'asile en dehors de ses frontières.
Principal architecte de ce tournant, le commissaire européen Magnus Brunner a donné le ton: "La priorité est claire: réduire le nombre d'arrivées illégales".
M.Schneider--VB