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Au Soudan, la lutte en musique
Noureddine Jaber gratte quelques notes avant que ses musiciens ne se lancent dans les mélodies rythmées de l'est soudanais: avec son "tambo-guitare", une lyre africaine raccordée à un manche de guitare électrique, il entend briser la marginalisation de son peuple, les Beja.
Entouré d'un bassiste, d'un saxophoniste, d'un guitariste et de deux percussionnistes, ce musicien de 47 ans vit enfin son rêve d'enfant: faire rayonner la musique des éleveurs et bergers nomades installés dans les reliefs arides et escarpés qui bordent la mer Rouge.
Les tribus Beja comptent 4,5 millions de membres au Soudan, soit un habitant sur dix, et plusieurs autres millions en Erythrée, en Ethiopie et en Egypte voisines.
Au Soudan, déplore M. Jaber, "les Beja ont toujours été marginalisés". Et avec eux leur langue, leur cuisine, leur culture et leur musique héritées d'une histoire remontant à Kouch --petit-fils de Noé selon la Bible.
"On veut changer les choses, utiliser notre musique pour attirer l'attention sur nos problèmes", affirme à l'AFP M. Jaber, qui sort en juin l'album "Beja Power", pour "faire porter la voix des Beja" avec son titre-phare "Saagama", la migration en bedawi (un dialecte beja).
- Culture arabe prédominante -
Le problème des Beja est simple: leur région est une des plus pauvres du Soudan, lui-même l'un des pays les plus pauvres du monde, alors même qu'elle est le poumon économique du pays.
Son sous-sol regorge d'or et ses ports sur la mer Rouge, dont Port-Soudan, voient transiter la quasi-totalité des importations du Soudan, les exportations de pétrole du Soudan du Sud et une bonne part du commerce du Tchad, de l'Ethiopie et de la République centrafricaine.
Pour les Beja, c'est parce qu'ils sont issus d'ethnies non-arabes qu'ils ont été mis de côté, particulièrement pendant les 30 années de dictature d'Omar el-Béchir.
Malgré tout, à Port-Soudan dont est originaire M. Jaber, les mélodies du riche patrimoine des Beja, traditionnellement jouées avec des percussions, ont survécu.
En 2006, il a formé "Dorpa", "le groupe des montagnes" en bedawi.
Il a donné une touche moderne aux airs de ses ancêtres avec un saxophone, des guitares et surtout son "tambo-guitare": un alliage de la "tamboura", la lyre traditionnelle de la région, héritée de son père et d'une guitare électrique.
Et il s'est entouré de musiciens de différentes régions du Soudan pour incarner sa diversité ethnique.
Sous Béchir, "la culture arabe du centre du pays a toujours été prédominante" dans ce pays d'Afrique de l'Est --pourtant culturellement plus tourné vers le sud et l'ouest du continent que vers le monde arabe.
"Contrairement à ceux qui jouaient de la musique arabe, nos représentations étaient interrompues pour manque d'autorisation ou autre prétexte", se souvient-il.
- La musique comme arme -
Venu de l'autre bout du pays, au Darfour (ouest), le bassiste Abdelhalim Adam déjà rodé aux gammes pentatoniques caractéristiques des musiques africaines, a lui aussi connu cette chape de plomb.
"La lutte des Beja est similaire à celle de nos tribus dans le Darfour-Nord", dit ce Peul. "Ils sont tout aussi marginalisés" que les habitants non-arabes du Darfour où la guerre civile déclenchée en 2003 entre le régime Béchir et des insurgés issus de minorités ethniques a fait environ 300.000 morts et près de 2,5 millions de déplacés selon l'ONU.
Pour porter la voix des discriminés des quatre coins du pays, Mohammed Abdelazim, le joueur de conga --tambour cubain-- du groupe, a décidé d'apprendre avec M. Jaber les rythmes de sa région.
Lui qui n'est "jamais allé dans l'Est" connaît tout désormais de "la façon dont ils jouent des percussions" pourtant "très distincte avec son propre rythme très spécial".
Les Beja aussi ont à une époque pris les armes contre Béchir avant de rejoindre en 2019 les manifestations qui l'ont fait chuter.
Mais le départ du dictateur n'a pas mis fin à leurs souffrances.
Les fragiles autorités de transition qui lui ont succédé promettaient la fin de la marginalisation des communautés non-arabes. Mais un coup d'Etat les a renversées l'automne dernier.
M. Jaber, lui, a choisi son arme. Avec la musique, dit-il, il peut "faire voyager la parole" des Beja.
J.Horn--BTB