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De l'huile, du cuir et du coeur: la lutte ancestrale des "pehlivans" turcs
Le torse lustré, sanglés dans une culotte de peau, les "pehlivans" (lutteurs) entrent dans l'arène sous un soleil de plomb et les vivats des gradins en se frappant les cuisses à l'énoncé de leur nom.
Tous les débuts juillet, le "Kirkpinar" (tournoi) d'Edirne, dans le nord-ouest de la Turquie, perpétue la lutte ancestrale des pehlivans dans le pur respect des traditions ottomanes qui imposent un corps puissant, massif et agile à la fois. Et frotté à l'huile d'olive malgré son prix prohibitif.
Capitale de l'empire ottoman jusqu'à la conquête de Constantinople, Edirne organise depuis 1357 ce prestigieux tournoi, classé au patrimoine culturel de l'Unesco.
"C'est nos Jeux olympiques, le terrain de nos ancêtres", remarque Murat Kalender, qui s'apprête à 27 ans à rejoindre le terrain pour la sixième année consécutive.
Le corps affûté, abdos et biceps ciselés, le lutteur s'échauffe à l'ombre de son van. "Nos aînés ont combattu ici, perpétuer leur héritage ne se fait pas sans sacrifice".
L'épreuve commence avec le passage du pantalon des pehlivans, 10 kilos de peau de buffle, surpiqué et clouté, déjà huilé, noué par une corde mais dépourvu de braguette: il faut s'y glisser nu, au prix de contorsions épuisantes sous le soleil déjà brûlant.
"Une ceinture offrirait une prise à l'adversaire", justifie Melih Öztürk, 18 ans, visage d'ange et taille enrobée, qui noue soigneusement des bandelettes autour de ses genoux avant de les enserrer dans les plis de son pantalon relevé.
- Pas d'accroche -
Ajusté, lisse et luisant: le but est de terrasser son adversaire en jouant de sa force, de son poids et en lui offrant le moins d'accroche possible.
Front contre front, la main sur la tête de son vis-à-vis pour le repousser, puis sur son cou pour l'obliger à ployer jusqu'à le jeter sur le dos et l'y maintenir, plaqué dans l'herbe.
Chaque couple est surveillé par un arbitre en sarouel bleu et or, une série de petits linges blancs glissés à la ceinture qu'il tend aux concurrents, à la demande.
De même chaque concurrent peut réclamer un supplément d'huile, élément essentiel et rituel de l'affrontement.
La lutte est éreintante, l'huile poisse les yeux, la peau rougit sous les empoignades.
"Un beau combat, c'est deux adversaires qui se donnent jusqu'au bout.
C'est émouvant", commente Hakan Orhan, l'un des 120 arbitres appelés pour le tournoi, ancien lutteur reconverti "pour ne pas rompre avec ce sport" auquel il entraîne désormais son fils.
Selon lui, "j'interviens en cas de position irrégulière, ou quand les lutteurs deviennent incontrôlables et violents, parce qu'ils sont bloqués" - et désespérés d'en finir. Cas rares, convient l'arbitre, car le "respect mutuel" prime.
Le vainqueur prend d'ailleurs la peine de féliciter son adversaire, lui baisant la main s'il est plus âgé, par respect.
Dans la catégorie supérieure (il y en a 14), les "baspehlivan", athlètes de pointe, vivent de leur art et s'entraînent dur toute l'année pour combattre à Edirne.
"Tout le monde veut être champion ici, c'est le point de convergence de tous les lutteurs", confirme Hamza Özkaradeniz, baspehlivan de 32 ans - dont 20 de combat.
- Ceinture d'or -
"Pour moi c'est la première fois ici. Mais nous rêvons tous de la ceinture d'or", la récompense suprême du Kirkpinar (1,5 kilo de métal jaune) qui s'accompagne d'une prime de 550.000 livres turques, soit 15.500 euros, plus de 30 fois le salaire minimum.
Le vainqueur, Yusuf Can Zeybek, l'a emporté en 52 minutes, pour la deuxième année consécutive.
Encore une et il accèdera à l'éternité: celui qui remporte le Kirkpinar trois fois d'affilée gagne le droit de conserver la ceinture d'or à vie. Le dernier à y être parvenu remonte à 1997.
"C'est beaucoup d'efforts, très intenses, très longs pour arriver ici", reprend Hamza Özkaradeniz, en regrettant cette année l'introduction de qualifications pour limiter le nombre de concurrents : "Je vais disputer mon sixième combat en deux jours, au moins trois de plus que mes adversaires".
"C'est comme ça", enchaîne-t-il bravement. Un pehlivan ne se plaint pas.
Les vaincus quittent toutefois l'herbe du tournoi les larmes aux yeux, dents serrées pour courir à leur tente.
De l'une d'elles percent des cris de rage entrecoupés de sanglots. Une peine inconsolable qui laisse l'entourage pantois et impuissant, les yeux rougis.
G.Schmid--VB