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"Des affaires tests": pourquoi Shell est sommé de payer la facture de catastrophes climatiques
Un typhon aux Philippines et des inondations au Brésil: deux fois en moins d'un an, le géant britannique Shell a été visé par des poursuites judiciaires d'un nouveau genre visant à faire payer aux pollueurs une partie du coût d'événements météo extrêmes particuliers.
"Nous avons choisi Shell car c'est une entreprise emblématique, elle remplit toutes les conditions", explique à l'AFP Thales Miola, avocat de l'ONG brésilienne Instituto Preservar, qui a lancé vendredi conjointement avec le parquet fédéral des poursuites contre la filiale du groupe dans le plus grand pays d'Amérique du Sud.
Ils réclament l'équivalent de 108 millions de dollars de compensations pour des inondations monumentales en avril-mai 2024 dans le sud du pays, qui ont causé près de 200 morts, un demi-million de déplacés et des destructions innombrables. Jusqu'à présent, les seules poursuites lancées visaient les pouvoirs publics.
Shell n'est pas la plus grande entreprise pétrolière du pays - c'est la compagnie nationale Petrobras - mais sa filiale y est implantée depuis des décennies, et sa contribution au réchauffement mondial est documentée et "énorme pour une seule entreprise", décrit Thales Miola.
Selon les estimations du centre de réflexion Carbon Majors utilisées dans la plainte, 2,02% des émissions mondiales de CO2 dues aux énergies fossiles et au ciment sont dues à Shell, largement par la combustion des hydrocarbures produits et vendus par le groupe, soit plus du triple de Petrobras.
Au coeur du raisonnement juridique figure une étude d'attribution publiée dans une revue du groupe Nature, qui estime que le changement climatique a intensifié les pluies extrêmes de 2024 de 12%. Les plaignants veulent faire payer cette intensification à Shell, en proportion de sa contribution: soit 2% de 12%.
"C'est une première au Brésil d'utiliser la science de l'attribution contre une grande entreprise", poursuit Thales Miola, qui ajoute: "Le choix de Shell n'exempte pas les autres entreprises de poursuites éventuelles dans un avenir proche".
- Super typhon -
Aux Philippines, c'est aussi son histoire et sa taille que les plaignants veulent faire payer à Shell.
En décembre 2021, le typhon Rai (nommé Odette localement) ravage plusieurs îles: plus de 400 personnes meurent, des centaines de milliers perdent leurs logements. C'est l'une des pires catastrophes de l'histoire du pays.
Quatre ans plus tard, une centaine de survivants aidés par des ONG assignent Shell en justice au Royaume-Uni, où se trouve son siège.
Les avocats justifient la plainte par "les émissions historiques de carbone" de la compagnie et par le lien entre celles-ci et le réchauffement planétaire, dont les climatologues ont montré qu'il dopait les cyclones.
- Circonstance aggravante -
Ils ajoutent une circonstance aggravante: "l'historique de désinformation sur les causes et les effets du changement climatique" de la part de Shell, explique à l'AFP Greg Lascelles, avocat du cabinet Hausfeld chargé des poursuites à Londres.
"Il y a beaucoup de preuves que Shell savait dès les années 1960" que les énergies fossiles contribuaient au réchauffement, poursuit Madeleine Lynch, qui anime la campagne en faveur de "l'affaire Odette".
La plainte estime que cela établit une "négligence" en droit philippin.
Au Brésil, la plainte cite aussi ce passé, tel qu'un "rapport interne à l'entreprise en 1986 reconnaissait déjà que les changements projetés pourraient être parmi les plus importants de l'histoire".
Le groupe Shell n'a pas réagi à la plainte brésilienne, mais en décembre, après la plainte philippine, il avait déclaré qu'il était "faux de suggérer que Shell ait eu des connaissances uniques sur le changement climatique".
- "Ouvrir la voie" -
Ces demandes de dédommagement contre de grandes entreprises pour des dommages climatiques spécifiques, parfois basées dans d'autres pays, commencent à peine.
Le cimentier suisse Holcim est poursuivi par des habitants d'une île indonésienne rongée par la montée des eaux, et des agriculteurs pakistanais poursuivent deux entreprises en Allemagne, dont un cimentier.
"Toutes ces affaires dans le monde sont des affaires tests, afin de voir si ce sont des stratégies juridiques viables", résume Noah Walker-Crawford, chercheur à l'institut Grantham sur le changement climatique à la London School of Economics. "S'ils l'emportent, cela pourrait ouvrir la voie à beaucoup d'autres affaires contre d'autres entreprises."
L.Meier--VB