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Plus de risques et moins de solutions: l'angoisse des betteraviers français
Un océan de feuilles vertes et soudain, des taches ocre: la jaunisse de la betterave sucrière est arrivée dans les champs de Jean-Philippe Garnot, en Seine-et-Marne, où les planteurs attendent désespérément des solutions contre ce virus capable d'anéantir leur production.
Début novembre, la campagne d'arrachage du tubercule blanc bat son plein en France, premier producteur européen de sucre.
Les conditions météorologiques sont idéales et, au niveau national, les rendements s'annoncent meilleurs que l'an dernier, avec une production attendue à 34,2 millions de tonnes (+5%) en dépit d'une légère diminution des surfaces, selon les estimations du ministère de l'Agriculture.
Mais sur la parcelle du céréalier, les stigmates d'une attaque de pucerons vecteurs de la jaunisse sont là: des feuilles piquetées, jaunies, qui entravent la photosynthèse.
Jean-Philippe Garnot, qui cultive plus de 40 hectares de betteraves, redoute le verdict: "Là on voit des feuilles vertes qui ont repoussé. Le problème c'est que la betterave pompe de l'énergie pour refaire des feuilles au lieu de grossir et de faire du sucre", explique-t-il à la presse, conviée par la Confédération nationale des betteraviers (CGB, association spécialisée du syndicat FNSEA).
- "Impasse" -
Le céréalier sort de terre une belle betterave - un kilogramme au jugé - et une autre plus chétive, aux feuilles rabougries. Il estime que 4 à 6% de ses betteraves sont touchées cette année.
"On est loin de 2020" quand le virus avait réduit la récolte de 30% au niveau national et de plus de 70% dans cette zone. Mais, "les 3-4 tonnes qui manquent par hectare, c'est une grosse partie de mon revenu".
Cette année, "on va avoir des résultats très hétérogènes: une très belle production dans certaines zones, comme le Nord, mais en Ile-de-France et en Champagne, c'est variable. Certains vont avoir de grosses pertes", prédit Cyrille Milard, président de la CGB Ile-de-France.
Dans le sud du département, certains "font 50 tonnes par hectare (contre 86t/ha attendues en moyenne nationale). Autour de moi, au moins six agriculteurs vont arrêter la betterave l'an prochain", dit-il.
La CGB s'inquiète pour la pérennité de la culture. Six sucreries ont fermé ces dix dernières années en France.
Les agriculteurs se sentent démunis: "La betterave, c'était ce qui nous permettait de nous en sortir ces dernières années, parce que les prix du blé et de la pomme de terre ont chuté. On ne sait plus à quoi se raccrocher", souffle Jean-Philippe Garnot.
Pour la CGB, la situation d'"impasse" dans laquelle se trouvent les planteurs a commencé en 2018, avec l'interdiction effective des néonicotinoïdes, des pesticides puissants et nocifs pour les pollinisateurs.
Après la récolte catastrophique de 2020 a été lancé un plan national de recherche pour lutter contre le puceron.
Mais malgré des avancées, il faudra sans doute "encore cinq ans" pour développer des variétés plus robustes avec un bon rendement, explique Fabienne Maupas, directrice du département scientifique de l'Institut technique de la betterave (ITB).
Sur le terrain, la lutte s'organise donc surtout pour empêcher l'arrivée du puceron. Certaines pratiques sont encouragées dans un récent rapport de l'institut de recherche Inrae: l'introduction de plantes compagnes comme l'orge ou l'avoine, le développement de produits répulsifs de biocontrôle et, surtout, la prévention pour éviter de maintenir de potentiels réservoirs pour le puceron, notamment en détruisant les résidus des récoltes précédentes.
- "Combiner les solutions" -
Dans ses champs, Jean-Philippe Granot estime avoir "appliqué les consignes" mais, certaines années, "la pression (virale) est trop forte".
L'ITB décrit une course contre la montre: seul 1% des pucerons arrivant sur un champ sont infectés mais ils se multiplient à une vitesse exceptionnelle.
"Aujourd'hui le seul produit homologué est le Teppeki (flonicamide), pour une seule application (...) C'était efficace à plus de 70%, utilisé en association avec le Movento (spirotétramate), mais cette substance active vient d'être retirée du marché", rappelle Fabienne Maupas.
Et avec le temps, "le puceron devient résistant et le Teppeki ne va pas durer longtemps", prévient-elle.
S'estimant pris à la gorge, les planteurs réclament la réintroduction de l'acétamipride, un insecticide néonicotinoïde, interdit en France mais autorisé ailleurs en Europe.
Dans son rapport, l'Inrae, qui appelle surtout à combiner les solutions, ne se prononce pas sur cette demande de la filière, dont il reconnaît "l'inquiétude".
Pour Jean-Philippe Garnot, "c'est quand même la première fois qu'on reconnaît qu'on est dans une impasse".
P.Staeheli--VB