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Au Pakistan, les opérations de transition de genre légales mais encore taboues
Au Pakistan, la chirurgie de transition de genre est légale depuis 2018 mais elle reste taboue, forçant les rares patients transgenres qui osent sauter le pas à se tourner vers des opérations secrètes, souvent dangereuses et coûteuses.
Dans la très conservatrice société pakistanaise à majorité musulmane, se faire opérer pour transitionner reste peu accepté, raconte Bunty, pour qui trouver un médecin qualifié a été extrêmement difficile.
A Lahore, province frontalière de l'Inde, "un seul médecin pratique la chirurgie de la poitrine et m'a opérée en secret", raconte cette femme transgenre de 30 ans à l'AFP.
L'opération lui a coûté l'équivalent de 1.200 euros. Une petite fortune pour celle qui, après avoir été bannie par sa famille et perdu son emploi de fonctionnaire, est devenue travailleuse du sexe.
"Je n'ai été gardée à l'hôpital que deux heures, puis on m'a forcée à partir pour que personne ne me voie", même si "j'avais encore extrêmement mal", relate-t-elle.
L'hôpital craignait que la nouvelle de son opération ne s'ébruite parmi les patients et les professionnels de santé, nombreux à la désapprouver, explique-t-elle.
"Les transitions de genre restent controversées. Les médecins craignent d'être jugés", relève Mudassir Mahboob, qui pratique des opérations légales à Islamabad.
Il raconte à l'AFP avoir quitté sa province natale du Khyber-Pakhtunkwa, la plus conservatrice du pays, pour bénéficier de plus de liberté dans la capitale. Il réalise de nombreuses opérations pour réparer les dommages causés par de faux professionnels.
Parmi ses patients, une personne "avait subi une castration pratiquée par un charlatan et est venue me voir pour réparer ce qui avait été mal fait", dit-il.
- "Humiliée" -
"La transition de genre est légale sur le papier, mais elle n'est, en pratique, pas acceptée par la société", se désole Reem Sharif, membre d'un foyer communautaire pour les personnes transgenres.
Dans le cinquième pays le plus peuplé du monde (plus de 240 millions d'habitants), seuls deux médecins pratiquent des interventions chirurgicales de manière légale et sûre, assure-t-elle.
Les personnes transgenres qui se renseignent sur ces procédures dans les hôpitaux publics sont également souvent rejetées "au nom de la religion", relate Reem Sharif.
"Ils disent: +Crains Dieu, comment peux-tu envisager ça?+", dit-elle.
Le Pakistan reconnaît depuis longtemps un troisième genre, les "khawaja sira". Ces personnes bénissent mariages et naissances depuis des siècles, mais sont toujours victimes de discriminations.
Une loi adoptée en 2018 vise à renforcer les droits des personnes transgenres. Si elle a été saluée dans le monde entier, elle suscite dans le pays une vive opposition de partis conservateurs religieux.
Ses détracteurs ont faussement assuré qu'elle ouvrirait la voie au mariage pour les couples de même sexe, suscitant un regain de violences.
Le texte est contesté devant les tribunaux, chargés d'examiner sa conformité avec la loi islamique, qui coexiste avec la loi séculière dans le pays.
Selon les normes religieuses et culturelles pakistanaises, les chirurgies de transition sont "un péché", explique Mehleb Sheikh, chercheur et militant.
Ces opérations sont toutefois pratiquées dans d'autres pays musulmans: en Egypte, elle sont possibles mais seulement avec accord de médecins et de chefs religieux, donc rares.
En Iran, pays voisin du Pakistan, les soins peuvent être remboursés mais, selon des militants, les personnes transgenres sont victimes de discriminations au quotidien.
- Violences, menaces et fierté -
Ces dernières années, les militants assurent avoir constaté une augmentation inquiétante d'attaques contre les personnes transgenres.
Si aucune statistique officielle n'existe, ces incidents étant peu déclarés, 56 personnes ont été tuées depuis 2022, dont trois femmes dont les corps criblés de balles ont été découverts au bord d'une route à Karachi (sud), selon l'organisation locale Gender Interactive Alliance.
"Mon frère a menacé de me tuer et m'a renvoyé de la maison, assurant que sinon il me ferait du mal. Il m'accuse d'avoir ruiné leur honneur et leur réputation", raconte Zarun Ishaque, un homme transgenre de 29 ans vivant à Islamabad.
"Mais le bonheur que j'ai ressenti après ma transition en valait la peine", poursuit-il.
Après avoir réussi à obtenir une opération d'ablation des seins, Haroun, qui utilise un pseudonyme par peur de représailles, raconte à l'AFP qu'il "poursuit un processus de chirurgie génitale".
Ces opérations lui permettent aujourd'hui d'être "à l'aise avec lui-même", explique-t-il. "Si vous en avez les moyens, si vous avez franchi le pas et pris cette décision, alors vous ne reculez plus".
H.Weber--VB