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L'Ukraine rapatrie et inhume un "héros" nationaliste qui divise
L'Ukraine a inhumé lundi dans sa terre natale un dirigeant nationaliste, Andriï Melnyk, dans le cadre d'un projet de Panthéon de héros nationaux en pleine guerre avec la Russie, qui occulte toutefois le passé de collaboration avec les nazis de son organisation.
Le président Volodymyr Zelensky, issu d'une famille juive, a assisté à la cérémonie au mémorial militaire national dans la région de Kiev, qui accueille principalement des soldats tombés pendant l'invasion russe de l'Ukraine. Il a qualifié Melnyk de "grande figure ukrainienne".
Andriy Melnyk, mort en 1964, était le meneur de l'une des branches de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), un groupe qui combattait les Soviétiques pour l'indépendance de l'Ukraine mais qui a collaboré avec l'Allemagne nazie et participé à la Shoah.
Des membres de l'OUN ont combattu au sein de formations SS et pris part à la déportation et au massacre de juifs et de dizaines de milliers de civils polonais en Volhynie (nord-ouest de l'Ukraine actuelle) au cours de la Deuxième Guerre mondiale.
"Beaucoup de gens se sont vraiment battus pour ramener en Ukraine ses héros — des personnes issues de différents horizons politiques, dont le destin n'a pas été facile, mais qui étaient unies pour leur foi en l'Ukraine, leur force de se battre pour elle et leur désir de la voir indépendante", a déclaré M. Zelensky lors de la cérémonie.
La dépouille d'Andriï Melnyk et celle de son épouse avaient été rapatriées la semaine dernière avec les honneurs depuis le Luxembourg.
- "Minimiser la facette noire" -
Andriï Melnyk avait été brièvement interné dans le camp de concentration de Sachsenhausen en Allemagne en 1944 lorsque ses efforts pour obtenir l'indépendance de l'Ukraine étaient entrés en conflit avec les objectifs d'Hitler.
Après la guerre, Melnyk est mort à l'étranger "presque oublié" des Ukrainiens, a expliqué à l'AFP l'historien Iaroslav Grytsak. Selon lui, c'est l'invasion russe en février 2022 qui a "changé la donne" car l'Ukraine a désormais besoin "de symboles anti-russes".
L'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et les guerres qui ont suivi ont ouvert la voie à la popularisation des idées nationalistes en Ukraine, estime pour sa part la sociologue française Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés post-soviétiques.
"Ça amène les gens (...) à considérer que le combat nationaliste est un combat juste, en minimisant un peu automatiquement la facette noire de ces mouvements. Et ça passe effectivement par une réhabilitation, et aussi par une dépolitisation d'un certain nombre de choses", affirme-t-elle.
La réhabilitation de ces personnalités ne signifie pas que l'État ukrainien valide leur idéologie, estime la sociologue.
Sur le plan intérieur, les autorités ukrainiennes cherchent aussi à ménager certaines unités militaires "extrêmement performantes sur le front" mais issues des milieux nationalistes, afin de "ne pas froisser la vision de l'Ukraine qu’ils cherchent à promouvoir", relève la chercheuse.
- "Premier pas" -
La collaboration des nationalistes avec les nazis est aujourd'hui largement occultée par les autorités ukrainiennes, qui préfèrent mettre en avant leur lutte pour l'indépendance du pays.
La question est d'autant plus sensible que la Russie justifie notamment son invasion par une volonté de "dénazifier" l'Ukraine. Kiev dénonce au contraire une guerre impérialiste.
Au cimetière, à côté de tombes de soldats fraîchement creusées, les cercueils contenant les dépouilles de Melnyk et de son épouse Sofia ont été portés lentement par des soldats au rythme d’un orchestre militaire, ont constaté des journalistes de l'AFP.
M. Zelensky a annoncé préparer le rapatriement d'autres "héros ukrainiens" parmi lesquels Ievguen Konovalets, meneur nationaliste tout aussi controversé, tué aux Pays-Bas en 1938 et enterré à Rotterdam.
Des médias ont également rapporté que Kiev faisait pression pour obtenir de l'Allemagne la dépouille de Stepan Bandera, la figure de proue du mouvement nationaliste ukrainien qui collabora également avec l'Allemagne nazie.
La glorification de ces nouveaux "héros" ukrainiens risque de crisper la Pologne, l'un des principaux alliés de Kiev face à Moscou. Ni le gouvernement polonais, ni l'Union européenne que l'Ukraine ambitionne d'intégrer, n'ont commenté publiquement l'inhumation de Melnyk.
"Ce n'est qu'un premier pas", a annoncé pour sa part Volodymyr Zelensky.
W.Huber--VB