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En Corée du Sud, trois vies bouleversées par la loi martiale
Ils ont quitté leur parti, démissionné, défié un char: tous trois, à leur manière, ont changé de vie ce soir glacial de décembre en Corée du Sud.
C'était un mardi, le 3 décembre, il y a un an.
22H00, les programmes télés s'interrompent, font soudain place au président. On ne s'attendait pas à le voir, encore moins à ce qu'il allait dire.
"Je déclare la loi martiale d'urgence".
Yoon Suk Yeol dépeint un pays infiltré par des forces communistes pro-nord-coréennes, et envoie l'armée boucler le Parlement. Hélicoptères et chars sont déployés, les fenêtres brisées, l'hémicycle assiégé.
Un nombre suffisant de députés parvient à se faufiler et vote à l'unanimité l'abrogation de la loi martiale. Dehors déjà, des milliers de manifestants hurlent leur indignation d'avoir été renvoyés, l'espace d'une nuit, aux heures sombres de la dictature.
Un an après, l'AFP a parlé à trois personnes dont la vie a pris un tournant:
- Le député transfuge -
Ce soir-là, Kim Sang-wook est l'un des premiers à rallier le Parlement, et à se retrouver nez à nez avec des soldats armés.
"J'ai crié, +L'Assemblée nationale n'est pas un endroit où vous pouvez entrer!+".
Député pour la première fois, du parti présidentiel avec ça. Et alors ? Mu par un "fort sens du devoir, celui d'abolir la loi martiale", il apporte son vote pour rétablir le régime civil, puis se joint à l'offensive de l'opposition contre Yoon Suk Yeol.
Les comptes sont faits: la motion de destitution des démocrates et leurs alliés a besoin de huit voix du Parti du pouvoir au peuple de M. Yoon (PPP) pour passer.
Kim Sang-wook se charge de rassembler des mutins.
"J'encaisserai toutes les insultes, toutes les critiques, alors faites un pas, s'il vous plaît", implore-t-il devant ses camarades.
Le 14 décembre, le président de la Chambre frappe du marteau: 204 députés, dont 12 du PPP, viennent de voter la motion. A quatre bulletins près, c'est assez.
"La première pensée a été le soulagement: nous avions réussi à arrêter ça", se souvient M. Kim.
Les démocrates sont aux anges, les conservateurs furieux. Le jeune député, "seul au monde".
Vient le doute: "que faire", alors qu'il n'a plus "nulle part ou aller" ?
Une photo de lui isolé, en pleurs dans l'hémicycle, fait le tour des réseaux sociaux.
Après des semaines de réflexion, il soutient publiquement le leader de l'opposition, Lee Jae-myung. Yoon Suk Yeol est officiellement déposé en avril, et M. Lee remporte la présidentielle anticipée en juin.
"Ce qui s'est passé après le 3 décembre a donné un sens à ma vie et à mes opinions politiques", assure Kim Sang-wook.
"C'est comme si j'avais trouvé une boussole, un phare. Je sais maintenant où je dois aller, et j'en suis reconnaissant".
- Le démissionnaire solitaire -
L'inspecteur général Ryu Hyuk fonce à son bureau au ministère de la Justice, où il est chargé du contrôle légal.
D'autres hauts responsables sont déjà là.
Cette réunion a-t-elle quelque chose à voir avec la loi martiale, M. le ministre ? "Il a répondu oui, très franchement", rembobine M. Ryu, 57 ans.
La réaction de son patron le convainc de démissionner. En tant que responsable de l'audit interne du ministère, "il ne serait pas approprié de faire un quelconque travail lié à cette déclaration de la loi martiale".
En griffonnant sa lettre à l'extérieur, M. Ryu enrage, et déboule à nouveau dans la salle: "Peu importe vos opinions politiques, la loi martiale n'est pas acceptable !".
Il sera le seul fonctionnaire à démissionner pendant la crise.
Un an plus tard, Ryu Hyuk passe ses journées à faire de la plongée, court des marathons... Lui l'ancien avocat pourrait bien ouvrir un cabinet, mais il n'en est pas encore certain.
En revanche, il en est bien sûr: "Si la loi martiale avait continué, de nombreux responsables publics auraient partagé mon point de vue".
- Celle qui arrêta le blindé -
Kim Da-in n'a appris à conduire que le mois précédent.
Pourtant, elle roule pied au plancher vers l'Assemblée nationale, ses parents sur les sièges passagers.
Plus de quatre décennies après sa dernière activation, "je pense que ma famille ressentait le poids de ce que signifie la loi martiale", raconte la jeune femme de 25 ans à l'AFP.
A leur arrivée, les plans du président ont déjà échoué, mais la fièvre n'est pas encore retombée.
Au milieu du désordre, Kim Da-in repère un blindé de l'armée qui se dirige vers l'Assemblée. Elle se met à courir.
Dressée face au tank, "je n'avais pas peur".
Cette nuit chaotique passée, elle rejoint les manifestations des anti-Yoon, massives des semaines durant, souvent sous la neige, toujours dans le froid.
"Voir ce que ces gens ont créé, cette culture, cette énergie, m'a fait penser qu'ils pouvaient réussir n'importe quoi. Et cela m'a donné envie d'être parmi eux".
Elle qui étudiait en ligne à l'époque veut à présent aller à l'université, côtoyer la jeunesse qui l'a transportée cette nuit-là.
"Je me prépare pour ça", confie "la femme qui a arrêté le char", rendue célèbre par une vidéo en ligne.
"Ce que je veux dire, en tant que femme qui s'est dressée devant ce char, est simple: j'ai l'intention de tenir bon".
B.Wyler--VB