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En Ukraine, les fossoyeurs ploient sous le poids des morts mais ne rompent pas
Pendue au téléphone, Svitlana Ostapenko arpente d'un pas rapide son funérarium de Soumy, dans le nord-est de l'Ukraine, laissant planer dans son sillage une odeur âcre de mort et de naphtaline.
Mais quand l'AFP lui demande comment elle va, elle se fige.
"C'est difficile...", répète la gérante des pompes funèbres, qui fond en larmes. "La mort ne trie pas: jeunes et vieux. C'est difficile."
Soumy, capitale de la région éponyme frontalière de la Russie, est soumise aux bombardements depuis trois ans d'invasion russe. Les combats font maintenant rage à une vingtaine de kilomètres de là.
Chaque jour, la région compte ses morts que Svitlana mettra en bière.
Parmi les cercueils, elle accueille une familles en sanglots, prépare une couronne de fleurs pour un jeune soldat.
"D'une manière ou d'une autre, je m'en sors... je prends des calmants, c'est tout", lâche la petite dame replète de 59 ans, pour qui le travail ne manque pas.
En avril, une double frappe de missiles russes sur la bourgade avait fait 35 morts et une centaine de blessés.
Dans le centre-ville, au milieu des terrasses de café, les stigmates marquent les façades, griffures dans le béton que les habitants dépassent sans plus regarder.
"Nous avons enterré des familles. Une mère et sa fille, une jeune femme de 33 ans qui avait deux enfants...", énumère celle qui, les nuits d'attaques, se réfugie dans son couloir avec son téléphone en cas de besoin au funérarium.
L'ONU a identifié 12.605 civils tués par les attaques russes entre 2022 - début de l'invasion - et 2025, admettant que le chiffre est "probablement bien, bien plus élevé".
- Pas des chiffres -
Quotidiennement, les bilans des frappes russes compilés par les administrations régionales ukrainiennes tombent. Chiffres anonymes, reprenant inlassablement les mêmes mots.
Petro Bondar, le collègue de Svitlana, note consciencieusement les noms des victimes dans son carnet pour "intégrer à quel point ces bombardements causent du chagrin".
"Ce sont pas que des chiffres", dit-il. "C'étaient des personnes vivantes, des âmes".
Igor Krouzo ne les connaît que trop bien. Son travail est de figer leurs noms dans le granit des pierres tombales, ainsi que leurs portraits qu'il reproduit trait par trait.
Cet artiste et vétéran de 60 ans tente de vivre avec ces visages disparus qu'il a dû contempler. Soldats, civils ou enfants, "tous des gens du coin".
"Quand vous les dessinez, vous observez leur image, chacun avec son propre destin", dit Igor, ne parlant jamais de lui à la première personne, évitant soigneusement le regard des vivants.
Au cimetière, les familles endeuillées lui détaillent la mort de leurs proches et il écoute, "parce qu'elles ont besoin d'être écoutées". Des discussions qui l'aident à vivre avec cette armée de fantômes, car il se "sent utile".
"Mais tout cela vous transperce", dit-il, sec.
Lui qui avait l'habitude de dessiner des personnes âgées, voit les traits rajeunir sous son pinceau.
Il se rappelle d'une mère tuée en protégeant son enfant de son corps au début de la guerre. "Une belle femme, pleine de vie", qu'il connaissait. "Et vous vous retrouvez là, à devoir graver son image..."
- Rêver des morts -
Ces derniers mois, son travail n'a cessé de s'alourdir. Dans la nouvelle aile du cimetière réservée aux soldats, un océan de drapeaux jaune et bleu a émergé des pierres.
Dans le parfum des pins, les ouvriers s'affairent autour d'une dizaine de trous frais, prêts à accueillir de jeunes combattants.
Au loin, le chant des oiseaux se mêle aux détonations du front.
En février, Volodymyr Zelensky avait annoncé 46.000 soldats ukrainiens tués depuis 2022 et "des dizaines de milliers" portés disparus ou en captivité, un chiffre sous-estimé selon les observateurs.
Du côté de la Russie, silencieuse sur ses pertes, un décompte du journal indépendant Meduza et de la BBC estime à plus de 121.000 tués le bilan militaire.
"Les morts apparaissent dans mes rêves", lâche Igor. Il voit des soldats pleurer sur les tombes ou des amis de sa fille allongés, sans vie, dans l'allée du cimetière. "Ces trois dernières années, tous mes rêves parlent de la guerre. Tous."
Ironiquement, Igor se noie dans son travail, car "c'est plus facile moralement", mais sa famille "rêve de l'emmener en voyage".
Il assure pourtant n'avoir jamais craqué, être un homme dur ayant servi dans l'armée soviétique, mais avoue vivre dans une "sorte de torpeur".
"Je ne veux pas faire de dépression...", lâche-t-il en tirant sur sa cigarette.
Derrière lui, une jeune femme caresse son ventre rond, sans quitter des yeux le portrait du soldat qui lui sourit depuis le marbre, fiché dans la terre encore fraîche.
L.Maurer--VB