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À Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, le désespoir des vignerons sinistrés par le feu
À quelques semaines des vendanges, 80% des vignes de Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse, Tournissan et Coustouge ont été touchées par le gigantesque feu qui a ravagé les Corbières, laissant des vignerons dépités et inquiets pour leur avenir: "on a perdu gros".
Fabien Vergnes, 52 ans et 3e génération de viticulteur, constate les dégâts. Feuilles et pieds de vignes brûlés, ou seulement roussis par les flammes sur les parties latérales. Seul le cœur de la vigne a résisté au passage de l'incendie mardi après-midi, attisé par un vent de nord-ouest, la tramontane.
"Ces vignes de syrah et de grenache noir, c'étaient mes pépites. Je les bichonnais. Comme c'est du haut de gamme, on les destinait au Terroir de Lagrasse", dit-il en référence à une future appellation, surfant sur la notoriété du village et de l'abbaye de Lagrasse, à quelques kilomètres de là.
"Si on n'est pas aidés, on ne se relèvera pas. On perd gros. C'est un désespoir complet. Ça m’écœure, cette vigne, toutes ces années de travail, c'est parti en fumée en une heure", confie ce propriétaire de 20 hectares à Tournissan.
Le préfet de l'Aude Christian Pouget a évalué "de 800 à 900 hectares" les vignobles perdus dans le périmètre du feu, qui a parcouru près de 17.000 hectares, selon la sécurité civile.
- Gel, sécheresse, feu -
À Saint-Laurent, le directeur de la cave coopérative, le Cellier des demoiselles, Anael Payrou dresse un premier bilan. Dans les trois principales communes qui alimentent la cave, "80% des vignes sont totalement ou partiellement brûlées".
"En 2022, on eu le gel, la sécheresse en 2023 et 2024, le feu cette année. Dans les Corbières, nous sommes maudits", lance-t-il.
"Au moins 20% des vignes semblent intactes. Puis il faudra voir dans quelle proportion les raisins vont avoir un goût fumé, ce n'est pas sûr qu'on puisse les vignifier", redoute le directeur de la cave.
Hugues Maurin, 60 ans, a des trémolos dans la voix en observant sa parcelle de vieux carignan plantée en 1936 par ses aïeux. "Je vais être obligé de l'arracher, ça fait mal au cœur", ajoute celui qui exploite sept hectares lui assurant un revenu de 10 à 12.000 euros par an. Il réclame "moins de contrôles et plus de conseils".
- Coupe-feu disparu -
Il peste contre l'arrachage des vignes, qui dressaient historiquement dans les Corbières un coupe-feu efficace. "Là, il y a 30 ans il n'y avait pas un seul arbre, dit-il en désignant une colline boisée, brûlée par le feu. Il y avait des vignes partout. Si les vignes étaient toujours là, ça n'aurait jamais brûlé comme ça".
Selon lui, il faudra 40 ans pour que la vigne puisse de nouveau "donner du vin de cette qualité-là".
Depuis le début de l'été, c'est le troisième incendie qui frappe les vignobles de la cave coopérative qui produit 10 à 15.000 hectolitres par an.
Deux jours après l'incendie, les membres du conseil d'administration de la cave tiennent une cellule de crise. Certains ont perdu tracteurs, bennes et autres matériels viticoles, à quelques semaines du début des vendanges.
"On va voir ce qu'on peut faire, avec les moyens qu'on a", explique Khadija Mezhoud, responsable marketing du Cellier des demoiselles.
En visite mercredi au Poste de commandement des pompiers, le Premier ministre François Bayrou a été interpellé par le maire Xavier de Volontat : "À Saint-Laurent, nous avons 600 hectares de vignes qui ne feront pas de vin, il faudra jeter tout le raisin".
- Raisin altéré -
François Bayrou a répondu en évoquant "un plan de sauvegarde et d'avenir", après avoir écouté élus et habitants de ce village, la plupart liés à l'économie du vin.
Faudra-t-il arracher les vignes les plus abîmées par l'incendie ? Sans doute, mais celles partiellement atteintes repartiront en 2026 ou 2027, espère-t-on au Cellier des demoiselles.
Il est encore tôt pour dresser un bilan, tempère Matthieu Dubernet, fondateur du laboratoire éponyme, basé à Narbonne. "Les raisins captent les odeurs de fumée, et ce n'est pas bon pour le vin", explique-t-il.
"Certaines vignes seront irrécupérables, admet-il, mais il ne faut pas tomber dans le fatalisme, il y aura un millésime 2025", veut rassurer l'expert, qui va procéder à des analyses sur les raisins dans les prochains jours.
"Le vin aura un goût fumé. Mais on dispose des moyens de ramener ces vins dans leur dimension aromatique", assure l’œnologue, également expert de l'Organisation internationale de la vigne et du vin.
H.Kuenzler--VB