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En Côte d'Ivoire, les petits pêcheurs chôment pour protéger les poissons
Sur un coin de plage ombragé du sud d'Abidjan, des hommes jouent aux cartes: tous sont pêcheurs et ont été contraints d'arrêter leur activité en juillet, pour respecter une mesure gouvernementale de repos biologique des poissons.
"On ne fait rien, on ne fait rien du tout", s'agace Patrick Ange Yao, pêcheur à la ligne depuis plus de 22 ans. "On est là, on cause", mais "on ne sait même pas où aller, on tourne en rond", poursuit-il, en regardant autour de lui.
Le ministère ivoirien des Ressources animales et halieutiques a instauré plusieurs périodes de repos biologique pour la pêche artisanale comme industrielle, pour protéger les ressources et augmenter la production de poissons.
Comme la majorité des hommes d'Aleya, village enclavé entre la mer et la ville, Patrick Ange Yao vient d'une famille de pêcheurs et ne s'imagine pas faire autre chose.
Il respecte ainsi la tradition de l'ethnie Alladian, dont il est issu et qui peuple une partie du littoral ivoirien.
Et les familles d'Aleya ne dépendent que de ça. "Nous on pêche, nos femmes vendent des poissons, donc quand c'est bloqué c'est bloqué", remarque Patrick Ange Yao.
Pour survivre ces jours-ci, les femmes achètent et revendent des poissons congelés.
"Si on vend les cartons (de poissons congelés), on gagne rien", se désole Gladys Donco, femme de pêcheur et commerçante depuis 32 ans. "Entre 2.000 et 3.000 (francs CFA, entre 3 et 4,50 euros) par jour", soit 60.000 francs (91 euros) pour le mois, précise son amie Alice Koffi.
Un mois de pêche fructueux entre juillet et décembre, les pageots, carpes et mostelles peuvent rapporter jusqu'à 500.000 francs CFA (761 euros), soit presque neuf fois plus. La somme est divisée entre les pêcheurs, en général cinq, qui empochent un salaire supérieur au smic ivoirien, fixé à 75.000 francs CFA (114 euros).
"On comptait se rattraper" du mois de juin, pic de la saison des pluies, qui rend l'accès à la mer difficile, confie Roland Djété, un autre pêcheur.
- Pêche industrielle accusée -
Quelques mètres plus loin, d'autres pêcheurs sont assis sur des pirogues. Dos à la mer, ils agitent leurs aiguilles à ramender pour réparer des filets, alors qu'un énorme thonier les nargue à l'horizon.
Ces navires industriels subiront le même sort en début d'année prochaine.
"Nous sommes des pères de famille, on ne sait pas comment on va faire pour nourrir les enfants, payer la maison", s'inquiète, encore abasourdi, Kouamé Benjamin Kouakou, quelques cheveux blancs et les traits du visage tirés.
Et pas question d'enfreindre les règles. Des patrouilles "viennent en bateau à partir de 23 heures, tous les soirs", a constaté Ismaël Emmanuel Maniga.
Pourtant, l'impact de la pêche artisanale sur la reproduction des poissons est bien moindre que celui de la pêche industrielle.
"On peut avoir jusqu'à 500 ou 600 kilos" de poisson par pêche de plusieurs jours, pendant "les bonnes périodes", alors que les chalutiers en récupèrent plusieurs tonnes sur la même durée, affirme Patrick Ange Yao.
"Ceux qui pêchent avec des filets" embarquent "les petits poissons", qui n'ont pas le temps de grandir et de se reproduire, et "il faut au moins trois mois pour que les poissons reviennent" après leur passage, explique-t-il, évoquant les pratiques parfois illégales des navires chinois depuis 2010.
Les pêcheurs artisanaux se voient obligés d'atteindre des zones plus lointaines, "jusqu'à la frontière du Ghana" ou "du Libéria", ajoute Roland Djété, et "à 100 kilomètres de la côte", précise Patrick Yao, parfois après une journée entière de trajet, sans arrêt.
Moins visibles que les chalutiers géants, le réchauffement climatique impacte aussi la pêche. Selon la Banque mondiale, le réchauffement des océans et le dioxyde de carbone qu'ils absorbent feront "chuter" les prises "de plus de 40 % en Côte d'Ivoire (...) à l’horizon 2100".
M.Ouellet--BTB