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Au Pakistan, une série met à l'écran les lynchages pour blasphème
A l'écran, les quatre héros courent dans des ruelles pour échapper à la foule, ses haches et ses bâtons: si au Pakistan les lynchages pour blasphème ont déjà fait des dizaines de morts, c'est la première fois qu'ils sont portés à la télévision.
Par peur de représailles de l'extrême droite islamiste, journalistes et artistes tiennent habituellement à distance l'ultra-sensible question du blasphème dans un pays né dans la douleur de la partition de l'Inde, avec l'islam pour religion d'Etat.
Mais cette année, l'une des chaînes privées les plus regardées du pays, Hum Network Limited, a créé l'électrochoc.
Elle a produit et diffusé "Tan Man Neelo Neel" ("Des bleus au corps et à l'âme", en ourdou), une série en 11 épisodes au final intense: le lynchage d'un jeune couple pour une vidéo les montrant supposément en train de danser dans une mosquée.
"Ce sujet n'a jamais été évoqué, par peur", assure à l'AFP Sultana Siddiqui, patronne de Hum et figure incontournable des médias et du divertissement au Pakistan, mais "cela valait le coup de prendre le risque".
Et de raconter, les larmes aux yeux, le lynchage qui l'a le plus choquée: celui de Machal Khan, étudiant en journalisme torturé et tabassé à mort par des camarades dans son université pour des publications prétendument blasphématoires sur Facebook.
- "Tous les os brisés" -
"J'ai perdu le sommeil quand j'ai entendu la mère de Machal dire que tous les os de son corps avaient été brisés, même ses phalanges", lâche-t-elle. "Je me répétais: +avec quelle violence ont-ils pu le frapper?"
Le père de Machal, Mohammed Iqbal, dit à l'AFP avoir apprécié l'"hommage" de "Tan Man Neelo Neel" qui se clôt sur des photos de victimes, dont Machal.
"Le monde entier discute du blasphème au Pakistan mais, nous, les principaux concernés, on en parle rarement en public", constate-t-il, heureux qu'"enfin, ce sujet arrive à la télévision".
A la télévision, oui, mais avec des pincettes, reconnaît Mme Siddiqui.
"Moi aussi j'ai peur des extrémistes qui pourraient s'en prendre à moi sous de faux prétextes", dit-elle. Donc, "il fallait parler du problème de façon respectueuse".
La série ne consacre d'ailleurs que peu de temps au blasphème.
Les dix premiers épisodes suivent la vie de jeunes et de leurs familles: le choix de devenir danseur de l'un, les turpitudes de l'autre sur les réseaux sociaux, le refus de la police d'entendre qu'un homme a été violé...
Tous ces sujets, pourtant sensibles, sont explorés en détail. Le lynchage pour blasphème, lui, n'intervient qu'à la toute fin, avec une musique couvrant bruits et cris et dans un ralenti artistique.
Avec cette recette, la série a trouvé son public dans un pays où deux habitants sur cinq se disent accros aux séries.
"On aurait dû en parler plus tôt: peut-être qu'on n'en serait pas là aujourd'hui et que nos jeunes ne seraient pas en train de mourir", dit Moustafa Afridi, le scénariste.
Les morts du blasphème restent sûrement l'un des plus grands non-dits du cinquième pays le plus peuplé au monde.
- "Questionner les structures" -
Régulièrement, des hommes et des femmes, parfois des ministres, sont tués, des lieux de culte sont incendiés, mais en face "les forces de l'ordre échouent souvent à sauver les (personnes suspectées) de blasphème", accuse la Commission pakistanaise des droits humains (HRCP), principale ONG de défense des libertés.
Il est même arrivé que des lynchages aient lieu aux portes de commissariats où les suspects étaient retenus.
Surtout, l'accusation de blasphème, tant elle est indiscutable, est devenue l'argument ultime pour les différends personnels.
La HRCP révèle ainsi que dans les lynchages qu'elle a examinés, les accusations étaient "fondées sur des inventions avec intention de nuire et de fausses informations".
S'il ne tue pas toujours, l'anathème du blasphème peut faire taire: en 2020, l'actrice Saba Qamar et le chanteur Bilal Saeed ont dû s'excuser publiquement et subir deux années de procédure judiciaire pour un clip où ils faisaient un pas de danse dans une mosquée.
A la même période, le film Zindagi Tamasha, récompensé à Los Angeles sous son titre anglais "Circus of Life", subissait les foudres des islamistes du Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP).
Le mouvement est parvenu à empêcher la sortie en salles de cette fable contre l'obscurantisme, prétextant qu'elle dépeignait un imam de façon "blasphématoire".
Pour Arafat Mazhar, patron de l'Alliance contre la politique du blasphème, un comité qui dénonce l'instrumentalisation de la loi anti-blasphème, "Tan Man Neelo Neel" est un grand bond en avant.
La série a "déclenché une critique inédite de la violence de la foule", se félicite-t-il. "Les gens n'ont pas fait que regarder une série, ils ont aussi débattu à grande échelle pour la première fois."
Désormais, il faut aller plus loin, plaide celui qui a enfin l'impression de ne plus prêcher dans le désert.
"On ne peut plus que dénoncer la violence, il faut questionner les structures qui font exister les lynchages collectifs", estime-t-il.
E.Gasser--VB