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Mexique : au Chiapas, amer 30e anniversaire pour les Zapatistes
Désormais confrontés à la présence des cartels plus qu'à l'armée, les Zapatistes ont célébré lundi le 30e anniversaire de leur soulèvement pro-indigène au Chiapas, dans le sud du Mexique, en reprenant leur discours anti-capitaliste.
Venus du Mexique et d'Europe, des milliers de sympathisants, d'après une correspondante de l'AFP, ont passé la nuit du nouvel an dans une "communauté autonome" zapatiste, dans les montagnes à quatre ou cinq heures de route de San Cristobal de las Casas, l'épicentre de l'insurrection de 1994.
Pour l'occasion, le porte-parole de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN, démobilisée) a annoncé la "non-propriété" des terres communautaires, sous le slogan "terre commune, terre de personne": "Nous l'avons prouvé il y a 30 ans: le peuple doit savoir se gouverner".
"Nous disons que l'on ne peut pas humaniser le capitalisme", a ajouté le commandant Moises, plaidant pour un changement de système. L'ex-porte-parole emblématique, le sous-commandant Marcos - qui se fait désormais appeler capitaine Galeano -, était dans l'assistance mais n'a pas pris la parole.
"Je pense que c'est un exemple incroyable de gens qui s'unissent et luttent pour leur droit à l'autonomie", affirme à l'AFPTV une participante, Elena Mosher, Américaine de 27 ans. "Je pense qu'ils sont un exemple pour beaucoup de mouvements et d'organisations dans le monde".
Les zapatistes ont également rendu hommage aux victimes des violences au Mexique: disparitions, féminicides, recrutement forcé présumé des narco-trafiquants...
Dans la nuit du 1er janvier 1994, l'EZLN s'emparait de quelques villes dont San Cristobal, provoquant une riposte militaire qui a fait plusieurs dizaines de morts, avant un cessez-le-feu après 12 jours de combat.
Le soulèvement intervenait le jour de l'entrée en vigueur de l'Accord libre-échange nord-américain (Alena) avec les Etats-Unis et le Canada, qui symbolisait l'entrée du Mexique dans le "premier monde" des économies développées, pour le président libéral de l'époque, Carlos Salinas de Gortari.
- Naissance de l'altermondialisme -
Dans un communiqué le 4 janvier, le porte-parole de l'EZLN, le sous-commandant Marcos, demande la démission du gouvernement et résume les priorités du mouvement: "pain, santé, éducation, autonomie et paix".
Grande nouveauté à l'époque, les Zapatistes diffusent leurs communiqués sur internet, ce qui leur a permis "de remporter la bataille de l'opinion mondiale", selon le chercheur français David Colon dans son livre "La guerre de l'information" (2023).
Popularisé par le passe-montagne, la pipe et le verbe poétique de Marcos, le mouvement a pu être considéré comme l'acte de naissance de "l'altermondialisme", la contestation de la mondialisation libérale.
Quelques personnalités se rendent au Chiapas, comme l'ex-première dame française et militante des droits de l'homme Danielle Mitterrand, lyrique après une rencontre avec Marcos en 1996: "Je sens souffler du Chiapas et de l'Amérique latine le vent qui nous régénérera".
Le dialogue entre l'EZLN et l'Etat mexicain débouche sur les accords de San Andres en février 1996, supposés reconnaître le droit à l'autonomie des peuples indigènes. Un Conseil national indigène (CNI) est créé la même année.
A l'aube de 2024, la jolie ville coloniale de San Cristobal été prise d'assaut pour les fêtes par des touristes, assez indifférents aux célébrations zapatistes.
"On n'entend plus autant parler des Zapatistes. S'ils existent encore, ils doivent être très loin", déclare à l'AFPTV une touriste mexicaine, Lorena Cruz, 44 ans.
- "Chaos complet" -
"J'ai cru comprendre que c'était un mouvement des guérilleros du coin, un peu comme ce qu'il y a eu à Cuba", ajoute Jeannette Zabaleta, 32 ans, ingénieure dans une raffinerie de l'Etat voisin du Tabasco, qui avoue n'en savoir guère plus.
Début novembre, les Zapatistes ont annoncé la disparition de leurs "municipalités autonomes rebelles" (des zones du Chiapas sous le contrôle de leurs sympathisants), et la fermeture de leurs centres culturels ("caracoles").
Dans un communiqué, ils ont dénoncé le "chaos complet" au Chiapas et la menace "du crime désorganisé": "il y a des blocages, des assauts, des enlèvements, des extorsions, des recrutements forcés, des fusillades".
Les deux principaux cartels mexicains, Sinaloa et Jalisco Nueva Generacion, se disputent la région, porte d'entrée des migrants en provenance du Guatemala voisin, d'après tous les observateurs.
"Les forces militaires et policières fédérales, régionales et locales ne sont pas au Chiapas pour protéger la population civile. Elles y sont avec l'unique objectif de freiner la migration", accusent les Zapatistes.
Leur désamour avec la gauche au pouvoir est total. Après avoir tenté de soutenir une candidate à l'élection de 2018, ils dénoncent les grands chantiers du président Andres Manuel Lopez Obrador lancés au nom du développement du sud du Mexique (train touristique Maya et train inter-océanique).
Trente ans après, que reste-t-il, à part la nostalgie? "Avant le soulèvement, on ne parlait pas des questions indigènes", affirme à l'AFP l'écrivain Juan Villoro, qui a été proche du mouvement.
"On parle de plus en plus de langues indigènes, de cultures indigènes", poursuit-il. "Cela ne veut pas dire que les principaux problèmes ont été résolus, mais le sujet est dans les imaginaires".
P.Vogel--VB