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Entre océan et désert, le paradis menacé des Imraguen mauritaniens
Depuis qu'il a l'âge de monter sur un bateau, Samata Mahmoud pratique la pêche traditionnelle sur l'immense étendue d'eau bordée de dunes de la baie du Banc d'Arguin en Mauritanie. Mais ce mode de vie multicentenaire et unique hérité de ses ancêtres, les Imraguen, est aujourd'hui menacé par le changement climatique et la surpêche.
Là où l'aride Sahara rencontre l'océan Atlantique, ce peuple de pêcheurs du désert a su développer depuis des siècles des pratiques de pêche en harmonie avec la nature.
Aux premières lueurs de l'aube, le village d'Iwik s'éveille avec le déploiement des voiles blanches sur les eaux calmes de la baie: ici, les moteurs sont interdits et seules voguent les "lanches", petits voiliers hérités, dit-on, de lointaines relations avec les Canaries espagnoles.
Situé sur la côte nord de la Mauritanie, le parc national du Banc d'Arguin, inscrit en 1989 au patrimoine mondial par l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), constitue un joyau de biodiversité de 12.000 km² où vivent quelque 4.000 Imraguen, seule population autorisée dans la réserve.
Baigné par des remontées d'eaux profondes, froides et riches en éléments nutritifs ("upwelling"), et grâce à la présence d'herbes marines, le golfe attire en abondance des oiseaux migrateurs, des mammifères marins et de nombreuses espèces de poissons.
Les Imraguen ont su y développer une technique unique de pêche à pied, qui se pratique seulement l'été: à marée basse, deux pêcheurs étirent le long de la vasière un long et mince filet de plusieurs dizaines de mètres, tandis qu'un troisième, muni d'un bâton, frappe l'eau pour attirer les poissons dans le piège.
- Raréfaction des poissons -
Le visage drapé dans un turban blanc pour se protéger du soleil brûlant, Samata Mahmoud relève de son fil de pêche quelques dorades et un beau mérou depuis son voilier: "Les poissons ne sont plus les mêmes qu'avant", juge le sexagénaire, qui a constaté une raréfaction de certaines espèces comme le mulet jaune.
Dans le parc, la pêche est strictement régulée pour laisser les poissons se reproduire, mais les effets combinés du changement climatique et de la surpêche à l'extérieur de la zone protégée menacent directement les ressources halieutiques dont dépendent les Imraguen.
"Les quantités pêchées dans les zones des Imraguen ne représentent pas 30% de ce que c'était il y a 10 ans. Il y a une vraie pression sur la pêche", s'inquiète Abderrahmane Chevif Bouhobeiny, président de l'Association pour la sauvegarde et la préservation de la culture Imraguen.
Réchauffement et acidification de l'eau, modification de l'upwelling: Mohamed Ahmed Jeyid, chercheur à l'Institut mauritanien de recherche océanographique et de pêche, pointe une "perturbation" de l'écosystème du Banc d'Arguin et un effondrement des stocks de certaines espèces comme le mulet, dont la capture a été divisée par trois depuis 2017.
"Le changement climatique et la surpêche menacent directement la sécurité alimentaire, le revenu et les pratiques culturelles des Imraguen", résume le chercheur.
- Transmission des savoirs -
Mais "la diminution de la transmission des savoirs traditionnels" et "les changements économiques qui rendent la pêche artisanale moins attractive" contribuent également à la disparition d'un mode de vie, souligne Nami Salihy, directeur du Parc national du Banc d'Arguin.
Beaucoup de jeunes Imraguen se détournent des pratiques ancestrales en rejoignant les villes ou en adoptant de nouvelles techniques de pêche plus rentables.
Muni d'un couteau, Mohamed Lemine Jededou reprise un filet devant sa petite baraque de Tin Aloule, un village du Banc d'Arguin.
Autrefois, les Imraguen construisaient eux-mêmes leurs filets et leurs outils de pêche à partir des fibres d'arbres, se rappelle cet ancien pêcheur de 76 ans à la peau burinée par le soleil, nostalgique de la "vie simple" des Imraguen d'alors. Depuis, "la pêche est devenue différente" et la population a augmenté, dit-il.
Les femmes, elles, continuent de s'occuper de la transformation des produits halieutiques: elles sèchent le poisson, en extraient de l'huile et fabriquent des bijoux avec les arêtes. Sécher le poisson permettait de le conserver avant l'arrivée de la glace et des voitures pour le transporter.
Sous une petite tente, entourée d'enfants, Mariam Bilal ouvre et vide des petits poissons avant de les étendre sur un fil. "Notre vie, c'est le poisson qui vient de la mer. S'il n'y a pas de poisson, il n'y a rien", explique cette femme de 68 ans drapée dans une tenue carmin.
Pour elle aussi, "la vie d'Imraguen qu'on connaissait n'existe plus", souffle-t-elle.
Sur les rives de Tin Aloule, Ahmed Amaida Khaliva, 28 ans, déverse les prises de ses bateaux dans un camion, direction Nouakchott, la capitale, pour vendre son abondante marchandise.
Ses caisses sont pleines de poissons-chats. "Avant on ne le pêchait pas parce que ça ne valait rien, mais maintenant on le pêche parce que les autres poissons disparaissent", indique le jeune propriétaire de bateaux.
Il se veut philosophe: "Ce que Dieu prend d'une main, il te le redonne dans l'autre".
S.Leonhard--VB