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Contre les maladies, des vins font de la résistance
Ses ancêtres étaient vignerons au moins depuis le XVIe siècle et ses plus vieux tonneaux tutoient les 150 ans. Mais certains pieds de vigne de Nathan Muller sont à la pointe de l'innovation: des cépages résistant aux maladies, qui permettent de se passer de fongicides.
Dans le vignoble alsacien, ce vigneron bio de 33 ans à la barbe fournie produit Riesling, Crémant et Gewurztraminer comme ses voisins. Mais sur ses 12 hectares, il dissimule plus d'un demi-hectare de cépages résistants, issus d'une hybridation entre des vignes sauvages américaines et des pieds bien français.
"Ca résiste au mildiou et à l'oïdium. Le raisin est impeccable, les feuilles restent bien vertes, c'est mieux pour la photosynthèse", se félicite le viticulteur, qui s'attend à une meilleure récolte cette année avec ce raisin noir qu'avec son Pinot noir traditionnel.
Un peu d'histoire: au XIXe siècle, des champignons microscopiques venus d'Amérique, le mildiou et l'oïdium, détruisent les vignobles européens génétiquement incapables de résister à ces maux inconnus.
Des agronomes, Georges Couderc et Chrétien Oberlin, vont trouver la parade en mariant des vignes sauvages américaines, naturellement résistantes à ces maladies, à des plants européens.
Dans les années 1960, ces hybrides représenteront plus du tiers du vignoble français, avant de pratiquement disparaître du paysage. Face aux maladies, les producteurs préfèrent désormais pulvériser leurs vignes à l'aide de cuivre (contre le mildiou) et de soufre (contre l'oïdium).
Aujourd'hui, la viticulture est de loin l'activité agricole qui utilise le plus de produits phytosanitaires. Même la viticulture biologique continue à les utiliser.
"Est-ce qu'on serait en capacité de se passer du soufre et du cuivre? Non", répond Maximilien Zaepffel, vigneron bio à Dambach-la-Ville, au sud de Strasbourg.
- Coûts en baisse -
A la recherche de techniques moins nocives pour l'environnement, l'Institut de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (Inrae) a relancé depuis le début du siècle l'hybridation de cépages français avec des vignes sauvages venues du continent américain, mais aussi d'Asie, afin de recréer des variétés de vin commercialisables.
Dans toute la France, environ un millier d'hectares sont désormais plantés avec ces nouveaux cépages, précise Didier Merdinoglu, directeur de recherche de l'Inrae à Colmar.
"L'intérêt majeur, c'est la réduction d'intrants, puisqu'en moyenne on est à 80% de réduction d'utilisation de fongicides, ce qui est énorme. Même dans le Grenelle de l'environnement, on n'avait pas cet objectif", relève M. Merdinoglu.
L'institut a sélectionné depuis 2018 neuf variétés et prévoit d'en offrir d'autres aux viticulteurs dans les années qui viennent, mais le processus est lent: une quinzaine d'années pour mettre au point un nouveau cépage.
Cerise sur le gâteau: une baisse des coûts de production pour les viticulteurs. "Ca permet des économies importantes, en moyenne 600 euros à l'hectare, sans compter le temps passé" à épandre les fongicides, estime M. Merdinoglu.
Selon lui, "ça ne dénature pas la qualité du vin, des fois ça a même tendance à l'améliorer".
- "Ca marche bien" -
A l'achat, le vin résistant n'est pas plus cher.
Depuis son exploitation de Traenheim, à l'ouest de Strasbourg, Nathan Muller vend en direct sa bouteille de rouge "résistant" à 8,50 euros, soit grosso modo le même prix que son vin bio habituel.
Mais il n'a pas le droit d'appeler cette nouvelle production "Vin d'Alsace", ni d'utiliser la traditionnelle bouteille au long col: l'appellation est réservée à 14 cépages. Sa bouteille de vin résistant est vendue sous le label "Vin de France", au cahier des charges plus souple.
Pour l'heure, sa production reste confidentielle: toute la récolte 2023 tient dans une cuve de 1.200 litres.
"Commercialement, ça marche bien. Il faut juste expliquer aux gens que ces cépages n'ont rien à envier aux cépages traditionnels", observe-t-il.
Le dérèglement climatique appelle aussi à la mise au point de variétés résistantes à la chaleur. Et le contexte alsacien, où les vignes entourent souvent les villages, plaide pour l'arrêt des pulvérisations de produits phytosanitaires à proximité des habitations.
"On se doit d'expérimenter, on doit aller dans cette direction", estime M. Zaeppfel, également vice-président de la Chambre d'agriculture d'Alsace. Les viticulteurs "voient bien que les choses évoluent et leur exploitation doit aussi évoluer".
A.Ruegg--VB