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Buffalo: la mort en direct, l'impossible défi des réseaux sociaux
Moins de deux minutes. C'est le temps qu'il aura fallu à la plateforme Twitch pour interrompre le direct de la fusillade de Buffalo, samedi, ce qui n'a pas empêché des extraits de circuler.
Malgré les progrès de la technologie, empêcher la diffusion d'images violentes en direct relève toujours de la gageure, d'autant que le cadre légal est quasiment inexistant.
"Si (les plateformes) proposent le direct, elles s'exposent à retransmettre un certain nombre de viols, de meurtres, de suicides et d'autres crimes", fait valoir Mary Anne Franks, professeure de droit à l'université de Miami. "Ca fait partie du lot."
La centaine de secondes nécessaires à Twitch pour identifier et mettre hors ligne le "livestream" de Payton Gendron, qui a tué dix personnes dans un supermarché au nord-est de l'Etat de New York samedi, témoignent d'une réactivité renforcée.
En mars 2019, il avait fallu 17 minutes à Facebook pour stopper celui de Brenton Tarrant lors de son attaque de deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), qui avait fait 51 morts.
Pire, en octobre 2019, sur Twitch également cette fois, l'auteur de l'attaque d'une synagogue à Halle (Allemagne) avait pu mettre en ligne simultanément son parcours durant 35 minutes, avant d'être déconnecté.
Si les grands réseaux sociaux affirment traquer ces vidéos avec l'aide de l'intelligence artificielle mais aussi d'équipes dédiées, les images peuvent être rapidement téléchargées, éditées, et postées sur d'autres sites prêts à les accueillir.
Mercredi, un site proposait ainsi plusieurs extraits de la fusillade, dont un long de 90 secondes, visionné près de 1.800 fois depuis dimanche, qui a été retiré plus tard dans la journée.
La circulation de contenus violents au-delà du direct même est quasiment systématique, faute de textes applicables pour l'empêcher.
"Aux Etats-Unis, le fait de poster une vidéo du direct (de Buffalo) n'a rien d'illégal", explique Ari Cohn, du centre de réflexion TechFreedom. "Cela ne tombe pas dans une forme d'expression qui ne soit pas protégée" par la Constitution américaine.
- Chasse perpétuelle -
Pour ce qui est des sites plus établis, repérer ces contenus violents, remis en ligne souvent sous un nouveau format, un nouveau titre, relève de la chasse perpétuelle, explique un porte-parole de Facebook.
Twitter a lui pour politique de suspendre les comptes de responsables présumés d'attaques et s'autorise aussi à "retirer les tweets qui diffusent des manifestes ou des contenus" produits par ces auteurs.
Lors d'un échange avec des journalistes mardi, le vice-président de Meta en charge de l'intégrité des contenus, Guy Rosen, a expliqué que les filtres devaient être calibrés avec précaution pour ne pas risquer d'expurger des images connexes, comme des vidéos d'information ou des témoignages de personnes condamnant les attaques.
Malgré l'investissement des grandes plateformes, empêcher une personne de diffuser en direct ne serait-ce que quelques secondes d'un acte violent reste, par définition, impossible.
"Le principal problème, c'est lorsque les groupes de tech décident, pour le grand public", que le direct "est un outil dont l'utilité dépasse les désavantages", avance Mary Anne Franks.
Pour autant, à l'heure où la vidéo est le principal moteur de croissance pour les réseaux sociaux, le "live" ne semble pas menacé, a fortiori avec l'émergence de la vente en direct, un nouveau mode de commerce en ligne qui a le vent en poupe.
Twitch, Facebook, Twitter, Instagram ou YouTube proposent tous le direct, seul Snapchat faisant figure d'exception.
Dans des écrits qui lui ont été attribués, le tireur présumé de Buffalo avait décrit la possibilité de pouvoir diffuser son attaque en direct comme un facteur de "motivation".
Faute de législation fédérale, il appartient aux Etats américains de prendre l'initiative sur le sujet.
Au Texas, une loi ratifiée en septembre dernier vise à interdire aux réseaux sociaux d'écarter des contenus sur la base du "point de vue" de leur auteur. Elle a été critiquée comme susceptible de limiter la modération et permettre la circulation de messages ou images violents.
"La récente tragédie (de Buffalo) souligne que ce n'est pas une question partisane", martèle Matt Schruers, président de l'association de l'industrie de l'informatique et des communications (CCIA).
"Le fait d'entraver l'industrie quand elle veut s'attaquer aux mauvais acteurs a des conséquences en termes de vie et de mort."
N.Fournier--BTB