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Inde: au cœur du RSS, la légion des ultranationalistes hindous
Ils sont des milliers, alignés au cordeau sur un immense terrain poussiéreux de la ville de Nagpur, en plein coeur de l'Inde. Rien que des hommes, de tous âges, portant chemise blanche, pantalon brun et calot noir, un long bâton à la main.
"Je m'incline devant toi, ô Mère patrie des hindous", récitent d'une seule voix les cohortes. "Que ma vie (...) soit sacrifiée pour Ta cause."
Sous le soleil qui se lève, ses membres paradent, boxent ou s'étirent au son des sifflets et des ordres crachés par un haut-parleur. Démonstration de force et de discipline qui évoque d'autres défilés paramilitaires, sous d'autres couleurs.
Ce jour d'octobre-là, les paroles de la prière de l'Association nationale des volontaires - "Rashtriya Swayamsevak Sangh" en hindi, RSS - ont un goût de fierté tout particulier. L'organisation ultranationaliste hindoue fête son centième anniversaire.
A cette occasion, elle a accepté d'entrouvrir ses portes à plusieurs médias étrangers, dont l'AFP.
Les chefs du RSS proclament qu'ils dirigent "la plus grande organisation au monde", mais préfèrent taire le nombre de ses membres. Des millions, sûrement.
Association, confrérie ou milice, le RSS constitue la tête, les jambes et les gros bras du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste du Premier ministre indien Narendra Modi, au pouvoir depuis 2014.
Biberonné dès l'enfance aux idées du RSS dont il fut longtemps membre, l'homme fort du pays, 75 ans, est accusé par ses adversaires de vouloir "hindouiser" l'Inde, contre sa constitution séculaire et sa minorité musulmane.
Au nom d'une idée simple: les Hindous sont, selon eux, plus que les fidèles d'une religion. Ils constituent la seule vraie communauté de l'Inde, sa seule véritable identité. Les minorités n'ont d'autre choix que s'y fondre.
- "Nation hindoue" -
"Le RSS veut instituer une nation hindoue", explique l'historienne Mridula Mukherjee. "Il est prêt à combattre tous ceux qui s'y opposent, musulmans, sikhs, chrétiens ou hindous."
Le chef du RSS, Mohan Bhagwat, l'a rappelé en termes plus arrondis à l'occasion du centenaire.
Les minorités "sont acceptées (...) mais elles ne doivent pas créer de divisions", a-t-il lancé. "En tant que société, pays, culture et nation, nous sommes unis (et) cette identité plus large s'impose à tous."
Anant Pophali, 53 ans, baigne dans cette philosophie depuis trois générations. Enfant à Nagpur, il a fréquenté une "shaka", la cellule de base du RSS: "On venait pour y jouer avec les copains."
Aujourd'hui salarié d'une compagnie d'assurance, il y est resté fidèle. "Le +Sangh+ m'a appris la fierté d'être Indien", énonce-t-il en faisant visiter la maison-musée du fondateur du RSS.
C'est entre ces murs qu'il y a un siècle, le Dr. Keshav Baliram Hedgewar a tenu ses premières réunions.
A l'époque, l'Inde est un des joyaux de la couronne britannique. La défense de "l'hindouité", priorité du groupe, passe par la lutte pour l'indépendance.
Toutefois, ces ultras emprunteront des voies très éloignées de celle suivie par le Mahatma Gandhi et le parti du Congrès de Jawaharlal Nehru, qui a toujours qualifié le RSS de "fasciste par nature".
"L'étude des archives révèle un lien clair entre le RSS et les mouvements fascistes d'Europe", affirme Mridula Mukherjee. "Ils y énoncent clairement que les minorités doivent être traitées en Inde comme les nazis traitaient les juifs en Allemagne."
- Réseaux -
"Tant de choses fausses sont dites du RSS", a déploré en août Mohan Bhagwat lors d'une série de discours publics. "Le RSS n'a de haine pour personne (...) Tout le monde sait que nous ne sommes là que pour construire l'Inde".
La partition entre l'Inde à majorité hindoue et le Pakistan musulman qui naissent en 1947 est insupportable pour le RSS. Lors des massacres qui marquent la création des deux Etats, il devient la milice armée des hindous.
C'est un ancien membre du RSS, Nathuram Godse, qui assassinera Gandhi en 1948, accusé d'avoir promu la solution à deux pays.
Le groupe est interdit pendant près de deux ans.
Condamnés à la discrétion, les ultranationalistes hindous s'efforcent alors de gagner la bataille des âmes en développant leur réseau de "shakas" pour former et entraîner leurs volontaires.
Le pays en compte aujourd'hui 83.000, selon le RSS.
Celle du quartier de Jai Prakash Nagar, à Nagpur, se réunit chaque jour sur un terrain bordé d'immeubles.
Pendant une heure, une trentaine de volontaires se livrent à des exercices de gymnastique ponctués d'hymnes nationalistes, au pied d'un seul drapeau orange, la couleur de l'hindouisme.
Pas de drapeau indien. L'âme du pays, répète le RSS, ne peut-être qu'hindoue.
Leur parade est moins martiale que celle de la cérémonie du centenaire. En civil, la plupart des participants arborent les cheveux blancs caractéristiques d'un âge avancé.
- Mobilisations -
"Ici, on développe le sentiment d'appartenance au groupe", décrit Alhad Sadachar, 49 ans, chef d'entreprise. "On fait le plein d'énergie et de valeurs positives, comme l'aide aux nécessiteux".
Le RSS pourvoit ainsi aux besoins, nombreux, que l'Etat ne peut satisfaire. Plus de 50.000 écoles et 120.000 projets d'aide sociale portent son étiquette.
Mais derrière cette vitrine d'ONG, le mouvement reste éminemment politique.
Il est revenu au grand jour à la fin des années 1980, en prenant les rênes de la violente mobilisation lancée par la destruction de la mosquée d'Ayodhya (nord) et conclue l'an dernier par l'inauguration sur ses ruines d'un temple à la gloire du dieu Ram.
"Le RSS a joué un rôle crucial en mobilisant ses volontaires", rappelle Mridula Mukherjee. "Ils ont réussi à créer un mouvement de masse entièrement dirigé contre les Musulmans".
En 2014, les légions du RSS contribuent largement à la victoire électorale du BJP et l'arrivée au pouvoir de leur fils prodigue Narendra Modi.
L'ancien "prasharak" - cadre - du mouvement en applique alors le programme. Il fait voter une série de lois qui marginalisent les 15% de musulmans du pays et stigmatisent les descendants de ceux qui ont régné sur l'Inde pendant des siècles.
"Les violences, lynchages et discours de haine sont en forte hausse depuis que Modi est au pouvoir", note Raqib Hammed Naik, qui dirige à Washington un Centre pour l'étude de la haine de groupe.
- Tensions -
"Le RSS est le parrain du BJP. Sans lui, le BJP n'aurait pu exercer un tel contrôle sur l'Etat", dit-il.
Des accusations "sans fondement", a assuré fin août Mohan Bhagwat. "Le RSS ne soutient aucune atrocité, nous n'avons jamais commis d'atrocités (...) Et s'il y en a eu quand même, je les condamne".
La presse s'est récemment fait l'écho de tensions entre Narendra Modi et le patron du RSS, qui lui reprocherait de prendre un peu trop la lumière, au détriment de l'organisation.
"Les relations entre Bhagwat et Modi n'ont pas toujours été très bonnes", note Dhirendra Jha, journaliste au magazine indépendant The Caravan. "Modi est désormais le chef. Mais le RSS se bat pour reprendre la main".
Depuis 2014, le groupe a étendu sa toile dans l'Etat et largement diffusé ses idées dans le pays, juge l'ex-parlementaire nationaliste Swapan Dasgupta.
"Le RSS a réussi à pousser la société indienne dans une direction plus nationaliste, moins libérale au sens occidental du terme", estime-t-il.
Dans sa "shaka" de Nagpur, Vyankatesh Somalwar, 44 ans, refuse toutefois d'être assimilé à un milicien d'extrême droite.
"Le plus important, ce sont nos valeurs: respecter les parents, honorer les dieux, aider ceux qui en ont besoin", énumère ce comptable. "Et surtout participer au développement du pays". "Un pays", ajoute-t-il aussitôt, "qui ne peut être qu'un".
H.Kuenzler--VB