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Mannequin, artiste, photo-reporter: à Paris, les mille vies de Lee Miller
Une femme au regard impénétrable dans une baignoire, se lavant des atrocités de la guerre. En 1945 à Munich, Lee Miller pose dans la salle de bains d'Hitler après avoir été la première photo-reporter à découvrir les horreurs des camps nazis de Dachau et Buchenwald.
La foisonnante exposition que le Musée d'art moderne de Paris lui consacre donne à voir ce cliché iconique et dévoile les mille vies de cette Américaine, grande dame du XXe siècle (1907-1977), tour à tour mannequin à New York, artiste surréaliste à Paris, correspondante de guerre et cheffe-cuisinière en Angleterre.
"Elle n'avait peur de rien", explique à l'AFP sa petite-fille Ami Bouhassane, qui veille sur le fonds d'archives Lee Miller, matrice de l'exposition qui ouvre vendredi. "Quand on lui disait qu'elle ne pouvait pas couvrir les combats parce qu'elle était une femme, elle n'avait qu'une réponse: +en fait, je le peux+".
Au fil des 250 photographies exposées à Paris se dessine la trajectoire unique de cette amie de Paul Eluard et Pablo Picasso, qui a appris la photographie avec le maître surréaliste Man Ray, a vécu en Egypte, avant de devenir en 1942 correspondante de guerre pour le magazine Vogue.
D'abord reléguée loin du front parce que femme, la guerre la percute frontalement quand elle couvre le siège de Saint-Malo en août 1944. Un de ses clichés rend compte de l'âpreté des combats et de la singularité de son regard: la botte d'un militaire posée au sol dont dépasse une ceinture de munitions.
Parmi des dizaines de clichés de guerre perce également une pointe d'humour surréaliste quand Lee Miller, remontant la ligne de front vers l'Allemagne, photographie une statue du Christ autour de laquelle s'enchevêtrent des lignes de poteaux téléphoniques. Titre: "Ligne directe avec Dieu".
"Ce qui relie son oeuvre, c'est son attention pour les détails dans lesquels il y a de la poésie, de l'humour, de l'émotion. C'est là que transparaît sa sensibilité", observe Fanny Schulmann, co-commissaire de l'exposition sur cette pionnière incarnée au cinéma en 2024 par Kate Winslet.
- "Croyez-le" -
Sa traversée de l'Europe au péril de sa vie la mène en Allemagne jusqu'aux camps de concentration de Dachau et Buchenwald, dans lesquels elle pénètre en avril 1945. Elle photographie les charniers, les gardiens nazis déguisés en déportés, les survivants décharnés.
Titré "Believe It" ("Croyez-le"), son reportage publié dans Vogue résonne comme un cri de résistance au négationnisme qui vient. "Je vous supplie de croire que c'est vrai", écrit-elle à sa rédactrice en chef, l'implorant de publier ses textes et ses photos.
Cette expérience la marquera à jamais, la conduisant à cacher, pendant de longues années, son travail de reporter de guerre.
C'est par hasard que ses archives seront redécouvertes peu après sa mort, il y a un demi-siècle, dans le grenier de sa maison familiale du sud de l'Angleterre.
"On cherchait des photos de moi bébé pour voir si je ressemblais à notre fille qui venait de naître. Ma femme a ouvert des cartons et m'a dit: +je pense que tu devrais voir ça+", raconte à l'AFP le fils de Lee Miller, Anthony Penrose.
Face à lui, des reportages de guerre signés par sa mère, 60.000 négatifs de ses photos et 20.000 tirages. Un passé dont il ignorait tout.
"Je me disais que ce ne pouvait pas venir de la même femme que je connaissais, qui souffrait de dépression, de syndrome post-traumatique et d'alcoolisme", témoigne-t-il.
Pendant dix ans, il répertorie les archives et crée le fonds photographique Lee Miller pour faire vivre sa mémoire et se réconcilier avec sa mère, avec lequel il entretenait une relation acrimonieuse. "Elle voulait que le monde sache ce qui s'était passé. Ca laisse des cicatrices", dit-il.
Si elle était encore en vie, Lee Miller serait, selon lui, de nouveau sur le front. "Elle serait à Gaza, en Somalie, là où les populations sont écrasées par les dirigeants".
O.Schlaepfer--VB