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En Somalie, face aux shebab, la fragile ligne de front
Le pilote de l'hélicoptère est inquiet. Rester plus de 20 minutes dans ce village près du front où l'armée somalienne combat les shebab, c'est augmenter les risques d'être la cible de mortiers des islamistes radicaux, distants d'à peine quelques kilomètres.
Environ un millier de soldats de l'armée nationale somalienne, appuyés par un contingent de l'Union africaine, tiennent Awdheegle, ville stratégique à environ 60 km de la capitale Mogadiscio, reprise il y a moins de deux mois aux rebelles somaliens liés à Al-Qaïda.
Mais cette emprise est fragile et l'hélicoptère, l'un des rares de l'armée somalienne, est une cible de choix pour les rebelles qui combattent le gouvernement fédéral.
"Cinq minutes de plus et je vous aurais laissés", lance le pilote aux journalistes qui remontent à bord. L'appareil décolle difficilement avant de survoler les ruines de la ville.
Abdi Osman Hassan, 65 ans, est récemment revenu à Awdheegle pour y retrouver sa maison "démolie". "Je n'ai rien pour la reconstruire", lance-t-il.
Les mêmes scènes de désolation se répètent une dizaine de kilomètres plus loin, en direction de la capitale.
Les villages de Sabiid et Canole portent les stigmates des nombreuses frappes de l'aviation et des drones de l'armée somalienne pour déloger les shebab des tunnels où ils s'étaient retranchés.
Après des mois d'intenses affrontements, les shebab ont été délogés en juin, mais ont eu le temps de faire exploser le pont qui reliait les deux localités.
Un nouvel ouvrage, construit avec l'aide de la Turquie - important partenaire de la Somalie - a récemment été achevé, désormais surveillé par une unité de l'armée ougandaise, membre de la Force de l'UA.
- "Guerre mondiale" -
La Somalie est confrontée depuis près de 20 ans aux shebab et des localités comme Awdheegle, Sabiid et Canole ont changé de mains à plusieurs reprises.
En 2022 et 2023, l'armée somalienne a fait une percée et repris le contrôle de quelque 200 villes et villages.
Mais les islamistes radicaux, qui lancent également des attaques contre des lieux de pouvoir dans la capitale, ont lancé une contre-offensive au début de l'année et ont repris le contrôle de 90 % du territoire perdu, notamment trois ponts le long du fleuve Shabelle, vitaux pour l'approvisionnement de la capitale.
L'armée tente tant bien que mal de répliquer, mais est confrontée à un tarissement de l'aide internationale.
Depuis 2007, elle dépend fortement des successives forces de l'Union africaine, principalement financées par des pays occidentaux.
Mais le soutien occidental diminue.
Pour Awes Hagi Yusuf, conseiller à la sécurité nationale du président Hassan Sheikh Mohamoud, le pays est confronté à de nombreux "défis", mais il a assuré auprès de journalistes - dont l'AFP - que de nouveaux accords avec des partenaires "non traditionnels" — comme la Turquie et les Émirats arabes unis — contribuaient à combler le vide laissé par le tarissement de l'aide occidentale.
"Le combat que nous menons ne se limite pas à la Somalie. C’est une guerre mondiale", soutient-il.
- "Négligé" -
La Somalie tente de s'appuyer de plus en plus sur des accords bilatéraux avec des pays, comme avec le Kenya voisin ou l'Ouganda.
Mais pour Samira Gaid, experte des questions de sécurité, "le financement sera toujours un problème, même pour ces forces bilatérales".
"Ce n'est pas comme si l'armée ougandaise était si bien dotée qu'elle pouvait se permettre de se déployer indéfiniment", assure-t-elle.
Les autorités somaliennes sont également accaparées par la préparation des élections l'an prochain, organisées pour la première fois depuis 1969 sur le principe du suffrage universel.
Et quand il y a des débats politiques dans le pays de la Corne de l'Afrique, fondé sur un système complexe de clans et de sous-clans, "tout le reste est négligé", constate Mahad Wasuge, chercheur pour le think tank Somali Public Agenda.
Pour le conseiller à la sécurité nationale, le gouvernement avait repris "l'ensemble de la zone" dans un rayon de 300 km autour de Mogadiscio et prévoit de reprendre prochainement des ponts et des villages dans l'Upper et Middle Shabelle, avançant plus loin dans le territoire contrôlé par les shebab. Mais sans donner de calendrier.
Mais pour les résidents de Awdheegle ou Bariire, qui se situent officiellement en "zone libérée", il est difficile de se sentir en sécurité.
Muslimo Hassan Isaq, 56 ans, a dû quitter son village pendant près de 8 mois après l'arrivée des shebab à Bariire, vivant en périphérie de la capitale dans un abri de fortune.
"Nous sommes des paysans, nos maisons ont été détruites et nous n'avons reçu aucune aide jusqu’à maintenant", soutient-elle, poursuivant avoir "besoin d'être pris en charge. Je ne peux pas reconstruire seule".
Pour Samira Gaid, ce qui compte pour une population lassée par des décennies d'affrontements, "c'est qui reste le plus longtemps et qui offre un semblant de sécurité et de justice quand il est en place".
F.Fehr--VB