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Course aux drones en Afrique : résultats incertains pour les armées, dévastateurs pour les civils
Les célébrations de Pâques devaient être une rare parenthèse de répit à Gedeb, dans le nord de l'Ethiopie. Le 17 avril a viré au carnage dans cette petite ville de l'Amhara, rattrapée par la guerre qui oppose l'armée à la rébellion Fano. Et comme souvent, la mort est tombée du ciel.
A l'occasion de cette importante fête religieuse pour les orthodoxes et protestants éthiopiens, de nombreuses familles s'étaient rassemblées dans la matinée pour réparer l'école primaire locale.
Soudain, peu avant 11H00, "un drone a tiré sur la foule et pulvérisé beaucoup de gens sous mes yeux", raconte à l'AFP un habitant qui participait aux travaux.
Un vendeur de chaussures présent sur les lieux, dont le neveu a été tué sur le coup, met lui aussi en cause un drone armé, qui a continué de "planer dans les airs" une vingtaine de minutes après la frappe.
"Le spectacle était horrible: il y avait des têtes, des torses, des membres projetés un peu partout, et des personnes grièvement blessées qui hurlaient de douleur", se souvient-il.
Les autorités éthiopiennes n'ont pas communiqué sur cette attaque en Amhara, où la situation sécuritaire rend certaines zones très difficiles d'accès, et les communications sont soumises à d'importantes restrictions.
D'après l'un des deux habitants contactés par l'AFP, la frappe a fait "au moins" 50 morts, et selon le deuxième, plus de 100, un bilan corroboré par plusieurs médias locaux.
L'Éthiopie, et de nombreux pays africains avec elle, mise de plus en plus sur les drones comme un moyen peu coûteux de mener une guerre, souvent avec des résultats militaires mitigés mais des conséquences dévastatrices pour les populations civiles.
La frappe de Gedeb est l'une des plus meurtrières d'une série d'attaques de drones depuis le début du conflit, en août 2023, opposant l'armée éthiopienne et les Fano, milices populaires traditionnelles "d'autodéfense" de l'ethnie Amhara.
L'utilisation de drones par l'armée éthiopienne, qui a commencé durant la sanglante guerre du Tigré (2020-2022), s'est étendue aux régions de l'Amhara et de l'Oromia sur fond d'insurrections multiples.
Dans la seule région de l'Amhara, aujourd'hui la plus touchée, au moins 669 personnes ont été tuées depuis 2023 dans plus de 70 frappes de drones, selon des données collectées par l'ONG Acled et analysées par l’AFP. L'an passé, l'Ethiopie a mené au total 54 frappes, devancée par le Mali (62), le Burkina Faso (82) et surtout le Soudan (266), selon cette source.
- Cinq millions d'euros -
Technologies bon marché omniprésentes dans les conflits actuels, notamment en Ukraine, les engins pilotés à distance pour la reconnaissance et les frappes suscitent un engouement massif sur le continent.
Une trentaine de gouvernements africains ont acquis des drones, selon des données recoupées par l'AFP à partir du "Military Balance" de l'Institut international d'études stratégiques (IISS) et du Drone Proliferation Dataset du Center for a New American Security (CNAS).
Pendant des décennies, les guerres en Afrique ont été terrestres, menées surtout par des unités d'infanterie légère et mobile.
"Le drone offre aux armées d'Afrique subsaharienne un accès plus abordable et flexible à la puissance aérienne, jusqu'ici hors de portée en raison de son coût et de sa complexité opérationnelle", explique Djenabou Cisse, spécialiste des questions de sécurité en Afrique de l'Ouest à la Fondation pour la recherche stratégique.
Et des pays comme la Chine, la Turquie et l'Iran présentent l'avantage de vendre des drones "sans y attacher de conditionnalité politique liée au respect des droits humains", ajoute-t-elle.
Au sein des états-majors africains, le plus populaire est sans conteste le drone turc Bayraktar TB2, qui, avec son grand-frère l'Akinci, a détrôné le Wing Loon chinois ces dernières années.
Le TB2 a fait une apparition remarquée en 2019 en Libye, premier théâtre africain d'une guerre de drones, entre le Gouvernement d'union nationale soutenu par Ankara, et son rival de l'Est, le maréchal Haftar, équipé d'engins chinois fournis par les Émirats arabes unis.
L'année suivante, son déploiement dans le Karabakh pendant le conflit entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, puis en Ukraine à partir de 2022, font grimper sa cote. Les commandes explosent et les listes d'attente s'étirent.
Si les détails des contrats sont gardés secrets, des experts consultés par l'AFP chiffrent à 5 millions d'euros un "système" de trois drones, contre plusieurs dizaines de millions pour un avion de chasse ou un hélicoptère de combat.
De quoi compenser une performance plutôt moyenne, avec un rayon d'action limité à 150 km.
Ce drone produit par l'entreprise privée Baykar, dirigée par le gendre du président turc Recep Tayyip Erdogan, "fait aujourd'hui partie intégrante de la politique étrangère de la Turquie, dont la stratégie consiste à exporter ses produits militaires dans le monde entier", constate Batu Coşkun, chercheur au Sediq Institute à Tripoli.
La percée des drones turcs en Afrique est d'autant plus facilitée que, contrairement aux Occidentaux, Ankara s'affranchit des lourdes procédures de contrôle des exportations de matériels militaires. "C'est essentiellement à la discrétion du président", relève-t-il.
- Plus grande autonomie -
Au Sahel, après avoir chassé la France, les pouvoirs militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont fait des drones turcs un vecteur privilégié pour frapper leurs ennemis de l'intérieur, combattants jihadistes ou indépendantistes.
Comme en décembre 2024, lorsque l'armée malienne a éliminé un responsable et plusieurs membres du Front de libération de l'Azawad (FLA), une coalition indépendantiste, dans une attaque de drones sur Tinzaouatène (nord).
En novembre 2023, ils ont joué un rôle déterminant dans la prise de Kidal aux rebelles majoritairement touaregs du Cadre stratégique permanent (CSP), offrant une victoire symbolique au général Assimi Goïta.
Sous couvert d'anonymat, un officier supérieur malien loue la "discrétion" de la coopération militaire turque. "Quand vous payez des équipements militaires en Occident, il faut que ça passe par des accords politiques, des négociations. Avec la Turquie, nous avons une célérité que nous n'avons pas ailleurs, même pas en Russie ou en Chine", qui fournissent aussi des équipements militaires, confie-t-il.
Selon un jeune pilote malien de drone de surveillance qui souhaite également garder l'anonymat, les appareils turcs "ont une facilité de pilotage qui fait que nous n'avons pas besoin d'un long temps de formation".
Au Tchad, quatre drones turcs viennent combler le départ des avions de chasse français dans les bases avancées qu'ils occupaient jusqu'à la rupture des accords de coopération militaire par N'Djamena fin 2024.
Ces derniers avaient fourni à plusieurs reprises un appui aérien pour aider le pouvoir tchadien à stopper l'avancée de rebelles menaçant la capitale. N'Djamena n'est équipé que de cinq avions Sukhoï russes et d'autant d'hélicoptères MI-24 vieillissants.
Contrairement aux relations franco-tchadiennes, "il n'y a pas d'accord de coopération militaire (entre N'Djamena et Ankara, ndlr) mais un accord commercial qui nous permet d'acquérir des matériels militaires", assure un officier tchadien à l'AFP.
Des Turcs sont présents pour fournir une assistance technique, et les ex-bases françaises sont "entièrement entre les mains des militaires tchadiens", revendique la même source.
Cette coopération souple sur les drones illustre bien la volonté de certains dirigeants africains d'"affirmer leur souveraineté et une plus grande autonomie stratégique", note la chercheuse Djenabou Cisse.
- "Peur extrême" -
Sur le terrain, les gains tactiques et stratégiques du recours aux drones ne sont pourtant pas toujours au rendez-vous, soulignent plusieurs experts.
Pour Djenabou Cisse, "les drones ne permettent pas à eux seuls de vaincre un adversaire. On l'a vu en Libye, où les deux camps disposaient de drones sophistiqués, et plus récemment au Soudan, où chacun utilise des drones, mais avec des capacités très inégales. Non seulement ces pays ne se sont pas pleinement stabilisés, mais les conflits se sont souvent enlisés voire intensifiés".
Les drones s'avèrent surtout décisifs en terrain découvert, lorsque l'ennemi n'est pas capable de se disperser et de se dissimuler comme c'est le cas des jihadistes au Sahel, qui ne cessent de gagner du terrain, conclut une étude fouillée de l'Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité (SWP).
En Ethiopie, ils ont permis d'inverser le cours du conflit au Tigré à un moment-clé, donnant un avantage décisif aux forces fédérales sans pour autant permettre une victoire définitive.
A l'été 2021, une large colonne de forces rebelles du Tigré parvenue à moins de 200 km d'Addis Abeba, menaçant de s'emparer de la capitale, est stoppée in extremis par l'arsenal de drones déployés par le gouvernement.
L'analyse d'images satellites par l'ONG PAX sur plusieurs bases aériennes éthiopiennes atteste de la présence de plusieurs TB2 et plus récemment de l'Akinci, mais aussi de Wing Loon chinois et de Mohajer-6 iraniens.
Ces drones ont "considérablement accru les possibilités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance de l'armée éthiopienne, car ils peuvent rôder pendant près de 24 heures, suivre les mouvements de l'ennemi, identifier ses positions, fournir des informations de ciblage ou frapper directement des cibles", affirme à l'AFP Wim Zwijnenburg, spécialiste des drones pour l'ONG PAX.
Si les combats se sont ensuite concentrés principalement au Tigré, ils se sont tout de même poursuivis jusqu'en 2022, et de très fortes tensions subsistent dans cette région septentrionale malgré la conclusion d'un fragile accord de paix, tandis que d'autres foyers d'insurrections violentes ont essaimé en Amhara et en Oromia.
Le Premier ministre Abiy Ahmed, lauréat du Prix Nobel de la Paix en 2019 pour ses efforts de paix avec son voisin érythréen, est aujourd'hui régulièrement accusé d'exactions indiscriminées envers les populations.
"Les drones ont continué à cibler des civils malgré la présence de systèmes de capteurs sophistiqués, de caméras haute définition et de vision nocturne" censés permettre de mieux distinguer les menaces, accuse Wim Zwijnenburg, qui déplore "un manque de formation des opérateurs, ou, dans le pire des cas, une décision délibérée".
A Gedeb, la petite ville d'Amhara visée durant la Pâque, les habitants contactés par l'AFP ont assuré qu'il n'y avait pas eu de combats, ni même de miliciens Fano présents dans la zone les jours précédant l'attaque.
Mais tous redoutent d'être à nouveau pris pour cible.
"Nous sommes prêts à fuir vers la brousse à tout moment en cas de frappe de drone soudaine", dit l'un d'eux. "Nous vivons dans une peur extrême".
burs-cl-mra/dab/sva/thm
H.Kuenzler--VB