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Les victimes "invisibles" des déchets toxiques de la mafia exigent justice
Après des années où elle s'est sentie "invisible" alors qu'elle soignait sa fille Miriam atteinte d'un cancer, Antonietta Moccia espère qu'un tribunal européen reconnaîtra jeudi les défaillances de l'Etat italien face aux conséquences sanitaires des décharges illégales près de Naples.
La Cour européenne des droits de l'Homme de Strasbourg doit en effet se prononcer en milieu de matinée sur la responsabilité de Rome face aux activités illégales d'enfouissement et d'incinération par la mafia de déchets dangereux ayant provoqué une recrudescence de cancers dans la population.
Le médulloblastome qui a frappé Miriam est une tumeur au cerveau qui frappe 1,5 enfant par million d'habitants, mais "à l'hôpital il y avait trois autres cas venant d'Acerra", leur ville qui ne compte que 60.000 habitants, souligne Antonietta, 61 ans, en préparant le café.
Aujourd'hui, elle attend l'"assainissement" du territoire et des dédommagements "pour aider d'autres familles" alors qu'elle-même jusqu'ici n'a "reçu aucune aide si ce n'est des parents et des amis".
Quant à Miriam, âgée de 18 ans et vivant avec les séquelles de sa maladie (baisse d'audition...), elle veut "aller de l'avant et tourner la page".
La cinquantaine d'habitants à l'origine de l'action en justice et leurs quatre avocats attendent de la cour de Strasbourg qu'elle acte que l'Etat italien n'a rien fait pour protéger la population de ce territoire regroupant une cinquantaine de communes et comptant près de trois millions d'habitants.
Surnommée "la terre des feux" en raison des nombreux sites illégaux où étaient brûlés à ciel ouvert des déchets industriels souvent importés du nord de la péninsule, cette région à mi-chemin entre Naples et Caserte affronte depuis des décennies une pollution aux métaux lourds, dioxines et particules fines contaminant le sol, l'eau et l'air.
Encore aujourd'hui, des tas d'ordures s'empilent le long des routes et dans les champs contaminés, sur lesquels paissent pourtant encore paisiblement moutons, chèvres et brebis.
- "De véritables monstres" -
L'un des requérants, Alessandro Cannavacciuolo, qui vient d'une famille de bergers, a raconté à l'AFP comment il a été alerté au début des années 2000 par la naissance d'"agneaux difformes, à deux têtes, avec deux langues, des queues sur le côté". "Nous n'avions plus des agneaux, mais de véritables monstres".
Lui aussi a perdu des parents et des amis, et la croisade de ce militant traquant et dénonçant les décharges illégales est éprouvante.
"Nous sommes en guerre, celui qui élève la voix, celui qui pointe le doigt sur ces activités criminelles fait aujourd'hui l'objet de menaces", note ce gaillard à la tignasse brune avant d'énumérer: "On a tiré sur nos voitures, on a tué nos animaux, on a reçu des lettres de menace..."
Sur le plan juridique, les plaignants reprochent aux autorités italiennes d'avoir eu connaissance de l’existence d’un risque réel et immédiat pour leur vie ou pour celle de leurs proches décédés mais de ne pas avoir pris de mesures pour le prévenir. Ils dénoncent également une absence d’information sur les risques pour leur santé.
En 1997, le parlement avait été informé par un repenti de la mafia de l'existence, au moins à partir de 1988, de l'enfouissement des déchets dangereux à grande échelle, mais ce n'est qu'en 2013 qu'il a adopté un décret-loi délimitant la "terre des feux".
Depuis, une kyrielle de commissions d'enquête parlementaires se sont succédé, confirmant la passivité voire la complicité de l'administration, l'absence de contre-mesures, et l'impact sur la santé des résidents avec notamment une augmentation des cas de cancer et de malformations fœtales et néonatales.
En 2018, la commission Hygiène et Santé du Sénat a estimé que l'activité de pollution criminelle et systématique générée, d’une part, par une chaîne de négligences, omissions et silences et, d’autre part, par l’absence totale de préparation à la prévention du phénomène de la part des autorités avait conduit à une véritable catastrophe écologique.
La corrélation entre la pollution et les cancers a quant à elle été reconnue en 2021 par l'Institut supérieur de la santé.
Sollicités par l'AFP en début de semaine, ni le gouvernement ni la région Campanie, qui a compétence sur la terre des feux, n'ont donné suite.
Un silence qui n'étonne pas Armando Corsini, l'un des avocats des plaignants: "l'Etat italien a souvent nié parce que nier le dédouanait de ses propres responsabilités", observe-t-il avec amertume.
Il voit dans le recours à Strasbourg "le dernier cri et l'endroit ultime pour faire reconnaître l'importance de la responsabilité de l'Etat" italien, qui "n'a rien fait pour protéger ces victimes et faire en sorte que d'autres cas ne se produisent pas".
S.Spengler--VB