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Comment réussir une COP, selon Laurent Fabius, "grand-père" de l'accord de Paris
"J'ai fait les derniers arbitrages dans la nuit parce que le texte n'était pas bouclé..." Pour se remémorer les coulisses de ce qui restera incontestablement comme une "grande" COP, celle de Paris, Laurent Fabius a l'anecdote facile.
Celui qui préside aujourd'hui le Conseil constitutionnel français était à l'époque président de la COP21, organisée par la France en décembre 2015, et ministre des Affaires étrangères. Les leçons qu'il tire des deux semaines durant lesquelles l'accord de Paris a été finalisé pourraient aider son successeur de la COP28, organisée par les Emirats arabes unis du 30 novembre au 12 décembre.
"Nous avons fait en sorte que plus de 150 chefs d'États et de gouvernements soient présents, ce qui était la plus grande concentration qu'on ait jamais eue en même temps. Et nous avons demandé à ces chefs d'États et de gouvernements de venir le premier jour, de ne parler pas plus de cinq minutes et en gros de dire: Écoutez, vous, les ministres, vous, les techniciens, vous êtes là, mais le mandat que nous vous donnons, c'est de trouver un accord..."
Huit ans plus tard, ce seront aussi les dirigeants mondiaux qui, sans doute par dizaines, ouvriront la COP de Dubaï.
Dans les mois précédents, comme son successeur Sultan Al Jaber, Laurent Fabius avait sillonné la planète. Mais "au moment où on est entré dans la COP, il y avait 1.600 passages qui étaient entre parenthèses" dans le brouillon d'accord, se souvient-il au cours d'un entretien avec l'AFP dans son bureau surplombant la cour d'honneur du Palais-Royal. Soit 1.600 désaccords à résoudre.
Laurent Fabius dit avoir eu recours à la méthode sud-africaine de l"indaba", qu'il décrit ainsi: "On réunit, y compris la nuit, tous les déterminants du problème et uniquement eux". Des réunions à l'abri de la presse.
C'est dans ces vifs débats nocturnes que l'objectif de limiter le réchauffement à 1,5°C, par rapport à la période préindustrielle, a gagné du terrain; les pays riches voulaient en rester à 2°C.
"J'ai le souvenir d'un garçon, aujourd'hui décédé, qui était le représentant des îles Marshall et qui a fait une intervention absolument bouleversante", dit Laurent Fabius. Il insiste sur ces moments d'humanité dans ces pourparlers froids entre Etats.
- "Pas du Flaubert" -
"Ce qui était très important, c'est que la présidence gagne la confiance de tout le monde", poursuit Laurent Fabius.
Un président de COP ne décide de rien sur le fond mais il peut s'affirmer pour négocier le consensus, en téléphonant et proposant des formulations. Dixit Laurent Fabius: il ne doit pas donner le sentiment que les discussions sont pour "amuser la galerie" et qu'il a son propre texte final "dans sa poche".
La France a donc proposé au total deux textes, puis un troisième: "la dernière nuit - ça, c'est le rôle de la présidence - j'ai mis 1,5, avec une formulation qui est +si possible+"... "Et ça a été accepté".
Pour obtenir un consensus, des phrases chocs ne sont pas bienvenues, explique en substance l'ancien diplomate dans une belle litote: "Je reconnais que, y compris à la COP de Paris, grand succès mondial, ce n'est pas du Flaubert".
"Il s'agissait, comme souvent dans les conférences internationales, de trouver une rédaction qui permette une certaine ambiguïté pour que des gens d'opinions diverses puissent s'y retrouver. Ce qui d'ailleurs ensuite pose des problèmes...."
Pas simple cette année de deviner quelle formule sur les énergies fossiles pourra être imaginée...
Les autres priorités, pour Dubaï, sont de fixer des objectifs climatiques rapprochés, à 2030, d'accélérer sur la réduction du méthane, sur l'essor des renouvelables... "J'insiste sur l'urgence, c'est 2030 et non pas l'année 3000", dit le juge constitutionnel, qui viendra à Dubaï.
Cet automne, avec les tensions entre Washington, Moscou et Pékin, ou celles générées par le conflit en cours entre Israël et le Hamas, "le contexte géopolitique est plus compliqué, bien sûr."
Mais "on n'a rien inventé de plus efficace" que les COP, conclut Laurent Fabius, alors il faut bien y aller. "Si on n'a pas les COP, qu'est-ce qu'on a?"
K.Sutter--VB