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Au cœur du plus ancien foyer étudiant du Japon, symbole de liberté
Des graffitis maculent les murs de terre battue et les déchets s'accumulent dans la plus vieille résidence étudiante du Japon. Pourtant, l'élève Masako Ueda savoure chaque instant dans ce bâtiment infesté de souris et promis à d'imminents travaux.
Le Foyer Yoshida de la prestigieuse Université de Kyoto est autogéré par les étudiants. Malgré les signes évidents d'insalubrité, ils le chérissent comme un bastion de la libre pensée, face à la hiérarchie stricte qui domine la société japonaise.
Depuis plusieurs décennies, ses occupants se battent même pour préserver cette liberté contre l'Université, propriétaire du lieu, qui a menacé à plusieurs reprises de le fermer et invoque des raisons de sécurité.
Selon les termes d'un accord conclu l'an dernier, les étudiants doivent évacuer d'ici fin mars ce bâtiment résidentiel en bois vieux de 113 ans pour permettre des réparations. Mais beaucoup craignent qu'il ait perdu son âme à leur retour.
"Je me sens à l'aise dans ce lieu délabré. Il est imprégné d'humanité — un endroit trop aseptisé me semblerait sans vie", confie Ueda, étudiante de 39 ans, en serrant sa peluche préférée, une tortue.
La centaine d'étudiants qui y vit partage des parties de mah-jong, de jeux vidéo et des chichas dans ce décor décrépit aux fenêtres brisées, aux toilettes rouillées et aux toiles d'araignées omniprésentes.
L'initiative personnelle et la démocratie participative sont les clés de gestion de ce lieu.
Les étudiants organisent des assemblées générales pour s'accorder à l'unanimité sur les règles et la gestion quotidienne. Ils recrutent eux-mêmes les nouveaux membres.
Chacun s'exprime librement, sans distinction de nationalité ou de genre. Même le poids de l'ancienneté, pilier social japonais, a été abandonné depuis longtemps pour mettre les nouveaux arrivants sur un pied d'égalité avec les plus anciens.
Dans un dortoir classique régi par l'université, "nos vies seraient plus faciles, car nous n'aurions pas à réfléchir par nous-mêmes", explique à l'AFP Rintaro Yoshida, 23 ans.
Mais "au lieu d'accepter aveuglément ce qui existe déjà, on peut ici modifier les espaces de vie ou concevoir de nouveaux systèmes, tant que l'on parvient à convaincre tout le monde", ajoute-t-il.
- "Pilier spirituel" -
Le Foyer Yoshida se compose de deux bâtiments résidentiels et d'un réfectoire couvert de graffitis. Bien que la plupart des résidents dorment dans une partie plus récente et propre, ils fréquentent régulièrement le "gento", "le vieux bâtiment insalubre", qu'ils aiment décrire comme leur "socle spirituel".
Avec un loyer mensuel de 2.500 yens (environ 15 euros), c'est aussi une aubaine pour les étudiants précaires.
L'esprit d'auto-gouvernance s'incarne parfaitement dans ce vieux bâtiment rétro, dont les murs arborent des slogans de résistance "Non à la fermeture du dortoir!" ou des maximes philosophiques du marxiste Antonio Negri.
Et dans cette quête d'indépendance, les étudiants, qui ont eux-mêmes réclamé des réparations, se sont opposés à l'Université de Kyoto, prestigieux établissement qui compte 10 prix Nobel parmi ses anciens élèves.
Dans les années 1980, de violentes manifestations ont fait des blessés et conduit à des arrestations. Les tensions ont repris en 2017 quand l'institution a ordonné l'évacuation totale pour cause de vulnérabilité sismique.
L'université a même poursuivi un groupe d'étudiants en justice en 2019, avant que ce long feuilleton ne se termine en août dernier: les autorités se sont engagées à effectuer des "rénovations sismiques" et les étudiants ont accepté de déménager temporairement.
- "Comme la maison de mes parents" -
Les plus virulents estiment que ces travaux sont un prétexte pour reprendre le contrôle du dortoir — un point sur lequel l'université a refusé de s'exprimer, indiquant simplement que les détails de la rénovation sont "en cours d'examen".
Une rumeur prétend que certains bois utilisés pour la construction proviendraient de Taïwan, à l'époque où l'île était colonisée par le Japon.
Pour Harumitsu Harada, étudiant en philosophie politique, les traces de cette "histoire négative" du pays ne doivent pas être effacées.
Un ex-résident, Yuichi Sakamoto, 39 ans, craint le pire: "Je peux facilement imaginer une clôture érigée soudainement pour raser les bâtiments et les remplacer par une structure futuriste, ce qui serait désolant", glisse-t-il à l'AFP.
Ancien élève, il vit désormais seul à proximité, mais y revient presque chaque soir boire un verre. "C’est comme la maison de mes parents", conclut-il.
D.Bachmann--VB