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Le côté obscur de vendanges en Champagne au coeur d'un procès pour traite d'êtres humains
Sous-traitance et responsabilités en question: à un procès pour traite d'êtres humains lors des vendanges en Champagne en 2023, la justice tente jeudi de démêler le rôle joué par différents acteurs de la filière dans l'exploitation de 57 vendangeurs, majoritairement sans-papiers.
Le procès se tient toute la journée à Châlons-en-Champagne, en présence de plusieurs dizaines de victimes, qui se sont retrouvées auparavant à un rassemblement organisé par la CGT devant le tribunal correctionnel.
"Assemblage 20% de raisins 80% de misère" pouvait-on lire sur l'étiquette d'une bouteille de champagne en photo sur une grande bâche posée sur une camionnette CGT. "Prestataires = fossoyeurs de la Champagne" annonçait une autre banderole.
Parmi les prévenus figure la gérante d'Anavim, société de prestations viticoles. Cette femme de 44 ans originaire du Kirghizistan est également poursuivie pour travail dissimulé, emploi d'étrangers sans autorisation de travail salarié, soumission de personnes vulnérables à des conditions d'hébergement indignes et avec une rétribution inexistante ou insuffisante.
S'exprimant avec l'aide d'une traductrice, elle a nié farouchement être à l'origine du problème d'hébergement des vendangeurs, renvoyant la balle aux deux autres prévenus, deux hommes de 33 ans soupçonnés d'avoir participé au recrutement des vendangeurs en Ile-de-France.
La société Anavim et une coopérative vinicole de la Marne sont également poursuivies comme personnes morales.
"Je dirais que c'est la faute de tout le monde (...), et puis c'est aussi un contexte global dans lequel se sont déroulées ces vendanges", a estimé Me Bruno Questel, l'avocat d'Anavim. "Tout ça était connu, il faut que tout le monde progresse et tire dans le même sens", a-t-il ajouté.
En septembre 2023, à la suite d'un signalement de riverains, l'inspection du travail avait procédé à un contrôle de l'hébergement des travailleurs et constaté des conditions de vie portant "gravement atteinte à la sécurité, à la santé et à la dignité des occupants", selon le parquet.
Cet hébergement collectif, une maison en travaux et un hangar à Nesle-le-Repons, au sud-ouest de Reims, avait ensuite été fermé par la préfecture, qui y avait constaté "des literies de fortune", "l'état répugnant des toilettes, sanitaires et lieux communs" et des installations électriques dangereuses.
- "Pas de respect" -
"Ils nous mettent dans un bâtiment abandonné, pas de nourriture, pas d'eau, rien du tout. Et puis on nous amène (...) pour faire des vendanges de 5H00 du matin jusqu'à 6H00 du soir, ça ne se fait pas", a déclaré à l'AFP Modibo Sidibe, une victime d'une trentaine d'années venue assister au procès en espérant que "justice soit faite".
"La nourriture, c'est pas bon, le logement, c'est pas bon. On travaille dur, pas de respect, franchement c'était déplorable", a ajouté Ousseny Diaite, un autre plaignant, d'origine sénégalaise.
Les prévenus "ont un mépris total pour le respect de la dignité humaine", a dénoncé en amont du procès Me Maxime Cessieux, avocat des victimes, dont la majorité sont des étrangers en situation irrégulière originaires du Mali, de Mauritanie, de Côte d'Ivoire ou encore du Sénégal.
"L'exploitant viticole ne peut pas faire semblant qu'il ne savait pas" selon Me Cessieux, appelant les maisons de champagne à être "intransigeantes" sur les conditions dans lesquelles est ramassé leur raisin.
"C'est le propre de la sous-traitance, où on pense qu'on confie un travail à quelqu'un et après, on se déresponsabilise mais en fait non, on est venu corriger ça avec l'obligation de vigilance", insiste Mehdi Bouzaida, avocat du Comité contre l'esclavage moderne, partie civile, estimant que les prestataires ont "fermé les yeux sur des choses qui étaient devant leur nez".
- Image du Champagne en jeu -
Donneurs d'ordre et prestataires "doivent être condamnés conjointement", pour José Blanco, de la CGT Champagne, également partie civile.
Le syndicaliste réclame que "les conditions d'hébergement et de rémunération des travailleurs saisonniers soient inscrites dans le cahier des charges de l'AOC Champagne" et que la récolte d'un vigneron soit déclassée s'il emploie un prestataire impliqué dans un cas de traite d'êtres humains.
Pour la première fois dans un procès sur le sujet des vendangeurs, le Comité Champagne, qui représente 16.200 vignerons, 130 coopératives et 370 maisons de Champagne, est lui aussi partie civile.
Lors des vendanges de 2023 dans la région, alors que le mois de septembre était particulièrement chaud, quatre personnes travaillant à la récolte du raisin sont décédées.
zl-cor-str-bj/etb/cbn
L.Stucki--VB