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Au procès Le Scouarnec, les instances médicales se défaussent
Comment Joël Le Scouarnec, condamné dès 2005 pour infraction pédocriminelle, a-t-il pu continuer à être chirurgien et à faire impunément des victimes ? D'anciens responsables des institutions médicales ont été pressés de questions lundi par la cour criminelle du Morbihan, peinant à reconnaître une part de responsabilité de leurs institutions.
A neuf jours du verdict, attendu le 28 mai, les débats ont été marqués par l'agacement grandissant de la cour et des avocats des parties civiles face à des témoins qui, pour la plupart, n'ont que de vagues souvenirs et se renvoient la balle concernant "la situation du Dr Le Scouarnec".
L'ex-chirurgien est jugé à Vannes pour des viols et agressions sexuelles sur 299 victimes, en grande majorité des patients mineurs, dont des dizaines après 2005.
"Est-ce qu'il n'y a pas enfin une personne qui va reconnaître que ça a merdé?", s'est exclamée Me Myriam Guedj Benayoun.
Le 1er août 2006, Joël Le Scouarnec était titularisé à la tête du service de chirurgie de l'hôpital de Quimperlé (Finistère), bien qu'un de ses collègues ait averti dès le 14 juin le directeur de l'établissement de la condamnation en 2005 du médecin pour détention d'images pédopornographiques.
De nombreux courriers permettent ensuite d'établir que le Conseil départemental de l'Ordre des médecins (CDOM) du Finistère, la direction départementale des Affaires sanitaires et sociales (Ddass) du Finistère, l'Agence régionale d'hospitalisation (ARH, devenue depuis Agence régionale de santé) de Bretagne étaient avisés.
Tout comme la Direction de l'hospitalisation et de l'organisation des soins (Dhos), au ministère de la Santé, dont la directrice de l'époque, Annie Podeur, est citée à plusieurs reprises dans des échanges de mails.
Elle affirme à la barre ne jamais avoir eu connaissance du dossier Le Scouarnec "parce qu'il n'a pas été traité à (son) niveau", mais au niveau de Bernard Chenevière, son "N-3".
Ce dernier demande à plusieurs reprises à l'ARH de Bretagne de saisir le CDOM du Finistère. En vain: Joël Le Scouarnec pratiquera la chirurgie auprès d'adultes et enfants jusqu'à son arrestation pour viol sur mineur en 2017.
- Petits hôpitaux -
Pour Mme Podeur, l'affaire Le Scouarnec est symptomatique de l'isolement des praticiens dans "les petits établissements" hospitaliers comme Quimperlé.
"Loin de moi l'idée de remettre en cause les instances disciplinaires, mais force est de constater qu'elles ont failli, et sans doute parce qu'on est dans des microcosmes locaux", estime-t-elle.
En ligne de mire, les CDOM du Finistère et de Charente-Maritime, départements où Joël Le Scouarnec a exercé après sa condamnation en 2005.
Interrogé par visioconférence, l'ancien président du CDOM de Charente-Maritime, Joël Belloc, a semblé faire amende honorable. "Personnellement, je pense que (sa condamnation) était gravissime", indique-t-il à la cour.
Pour le médecin, "ça méritait au moins interdiction de contact avec les enfants" pour Joël Le Scouarnec dans sa pratique médicale.
Mais lorsque la présidente, Aude Burési, lui demande s'il avait voté contre son inscription au tableau de l'ordre départemental en 2008, il ne se "souvient pas".
- "Un loupé" -
Appelé à la barre, le directeur-adjoint de l'ARH de l'époque, Yvon Guillerm, tente de justifier l'absence de sanctions disciplinaires envers le médecin pédocriminel mais se perd dans un charabia administratif.
"Savez-vous combien de victimes" a fait Joël Le Scouarnec pendant les 12 ans qui ont suivi sa première condamnation en 2005, le presse Me Céline Astolfe, avocate de parties civiles. "Avez-vous compris l'urgence?"
"J'ai conscience qu'il y a un décalage", finit par avouer Yvon Guillerm.
Celle qui fut sa chargée des ressources humaines, Valérie Astruc, admet qu'"à Quimperlé, comme de nombreux petits hôpitaux à cette époque, la priorité était d'avoir un certain nombre de spécialités représentées" pour éviter la fermeture.
On pouvait donc "dissocier l'exercice chirurgical de la détention d'images pédopornographiques", lâche-t-elle. "Avec le recul, je trouve que c'est un loupé."
Mme Podeur, de son côté, "veut bien assumer des responsabilités, mais il y a une hiérarchie dans les responsabilités: il y a un homme qui a été assez intelligent pour tout dissimuler à ses collègues", rappelle-t-elle, évoquant l'accusé qui, dans son box, se tait.
Auriez-vous pu faire les choses différemment? demande la présidente à Joël Belloc. "Il est évident qu'avec le recul on peut le penser" mais à l'époque "les perceptions étaient différentes", estime le médecin retraité.
Il admet ainsi que si le dossier de Joël Le Scouarnec avait été instruit en 2025, "il aurait été refusé".
F.Mueller--VB