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Argentine: avec loyers et prix "libérés", la quête de l'abordable exacerbée
Sans toit... ni lois. Pour de nombreux Argentins, le premier impact concret d'un mois de "dérégulation" sous la présidence ultralibérale de Javier Milei est l'aggravation du fléau inflationniste, conduisant à des loyers "libérés" toujours plus inaccessibles et une traque inlassable d'aliments à prix abordable.
Entre des cartons vides et la moitié de son studio empaqueté, Tomas Sislian, 28 ans, s'apprête à quitter en février Saavedra, son quartier de toujours. Ses propriétaires n'ont pas renouvelé son bail, invoquant "la situation compliquée de l'économie". Traduction vraisemblable: attendre que le marché se stabilise pour fixer un loyer plus élevé, ou passer en AirBnB.
"J'ai vécu toute ma vie dans le coin, c'est horrible d'avoir l'impression qu'on m'expulse", explique le jeune producteur audiovisuel freelance. "Ca me frustre parce que je suis un professionnel, j'ai deux diplômes, quatre emplois, c'est pas possible de devoir partir à 20 kilomètres d'où j'ai toujours vécu..."
La crise du logement n'est pas nouvelle à Buenos Aires, où foisonnent les locations de courte durée pour étrangers dollarisés, quand le peso des Porteños ne suit plus l'inflation des loyers - qui ne sont d'ailleurs quasiment plus jamais réclamés en pesos.
Et le tableau a empiré avec une inflation de +12,8% en novembre et 25,5% en décembre (pour atteindre +211% en 2023), conséquence de la fin de l'encadrement des loyers, des prix, et la répercussion d'une dévaluation de 50% du peso aux premiers jours de la présidence de Javier Milei.
- Loyers réglés en viande? -
Sentant le vent venir, Tomas sonde le marché depuis des mois. Mais sans trouver rien de proche à moins de quatre fois son loyer actuel, ou qui ne soit pas exigé en dollars. Rester dans le quartier lui grignoterait 50% de son salaire de 700.000 pesos (850 dollars).
"On reçoit des gens désespérés, qui nous disent qu'il ne savent pas où ils vont habiter le lendemain", assure Gervasio Muñoz, président de l'organisation Inquilinos Agrupados (Locataires rassemblés), en première ligne d'une situation selon lui "gravissime", d'une détresse immobilière vouée à empirer.
Le "méga-décret" d'urgence publié en décembre par le gouvernement Milei, abroge, entre autres, une loi sur les loyers de 2020, amendée en 2023. Désormais, les baux ne sont régis par rien d'autre qu'un accord "libre" entre les parties: durée du bail, mécanisme de hausse, moyen de paiement, etc.
Un contrat pourra s'honorer en bitcoin, "et toute autre cryptomonnaie et/ou espèces, comme des kilos de bœuf, ou des litres de lait", a même imagé fin décembre la ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur Diana Mondino sur son compte X. Un message qui lui a valu de nombreuses railleries sur un retour "féodal" au "temps du troc".
Mais le bœuf et le lait, justement, posent problème. Comme les fruits, les légumes et tout le reste.
Une dévaluation, explique l'économiste Hernan Letcher, se répercute d'abord sur le prix des importations.
Mais qu'un secteur utilise ou non des biens importés, chacun augmente "pour ne pas rester à la traîne. Donc une dévaluation en Argentine a un effet direct sur les prix. Les salaires ont tendance à être mis à jour en dernier..."
- Immobilier: un recours judiciaire de plus -
Le grand marché central de Buenos Aires, jadis une excursion sporadique pour venir acheter en quantité ou plus frais, devient pour beaucoup un passage obligé, comme l'attestent des allées fourmillant de gens de tous âges, juste venus pour acheter un peu moins cher.
Quelle que soit la météo, Maria Espindola, retraitée de 65 ans, vient en bus de son quartier, où abondent pourtant les petits commerces, pour s'approvisionner ici. "Peu importe, ça m'économise quelque pesos."
Ana Albornoz, nounou de 53 ans, explique que ses courses sont devenues un jeu de piste en quête de la bonne étiquette. "Avant, j'allais dans un seul supermarché, à présent je fais plusieurs endroits pour comparer et choisir", avec des différences de quelques centaines de pesos (centimes d'euros), voire plus.
Le secteur immobilier prédit une "normalisation" du marché d'ici quelques mois, avec des accords de gré à gré s'établissant autour de cadres raisonnables.
Et, possiblement, une amélioration de l'offre locative, avec des propriétaires plus enclins à mettre leur bien sur un marché désormais moins encadré.
Mais l'association Inquilinos Agrupados n'attendra pas. Dénonçant une situation "sans équivalent dans le monde", elle a saisi la justice d'un recours en nullité contre le méga-décret d'urgence.
L'un des nombreux recours contre les réformes Milei. Qui, en attendant, affectent le quotidien des Argentins.
T.Zimmermann--VB