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Dans l'ouest de l'Ukraine, une ville épargnée par les bombes, habitée par la guerre
Quand le vétéran Serguiï Lazarenko évoque sa région natale de l'ouest de l'Ukraine, la "tranquille" Transcarpatie, il veille à bien cracher trois fois au sol pour éviter d'attirer le mauvais oeil... et les missiles de Moscou.
Lovée au pied des Carpates, aux confins de la Slovaquie, de la Hongrie et de la Roumanie, cette région montagneuse à onze heures de route de Kiev continue de goûter des nuits relativement paisibles.
Depuis l'invasion russe de 2022, elle a été largement épargnée par les bombardements russes massifs qui frappent régulièrement d'autres parties de l'Ukraine.
Mais si les traces de combats sont absentes des façades, les familles, elles, portent le deuil des soldats de la région disparus au front de l'est, du nord-est et du sud du pays.
Serguiï, 54 ans, est lui revenu, le corps marqué par les cicatrices de Bakhmout, l'une des batailles les plus meurtrières de la région du Donbass.
Il a rejoint les combats contre la Russie dès les premiers jours de l'invasion.
"Ici, tout est calme, Dieu merci", soupire Serguiï, appuyé sur une béquille, alors qu'il déambule en boitant dans le centre de Berehové, sa ville de quelque 23.000 habitants avant la guerre.
Dans les rues animées, les habitants se promènent, font leurs courses et vaquent à leurs occupations, mélangeant ukrainien et hongrois, dont la frontière est à une poignée de kilomètres.
Ils ne sont pourtant pas tous originaires de la région, certains sont arrivés au fil de la guerre, déplacés par les bombes et les drones russes.
"Parfois, quand je vais en ville, je peine à distinguer les habitants locaux, tellement il y a de gens qui sont arrivés ici", dit Serguiï à l'AFP.
- "Oublier" la guerre -
Lyoubov Kyreyeva s'est réfugiée dans ce havre de paix dès 2022.
Elle est originaire de la région de Kharkiv, dans le nord-est, que les forces russes avaient partiellement occupée avant d'être repoussées par l'armée ukrainienne.
Venue avec sa famille, la quadragénaire a suivi son entreprise de production de métal jusqu'à Berehové, où une ancienne usine désaffectée a été remise en état pour redonner vie aux chaînes de production.
"Ici, naturellement, on ressent très peu la guerre", explique Lyoubov à l'AFP.
L'hiver dernier, quand les frappes russes visant les infrastructures énergétiques plongeaient des régions entières dans l'obscurité, les coupures de courant sont restées rares en Transcarpatie.
Le couvre-feu, qui rythme le quotidien d'une grande partie du pays, y est inexistant.
Quant aux alertes aériennes qui réveillent le reste de l'Ukraine la nuit, "on ne les entend pratiquement pas", poursuit-elle, avouant avoir "presque oublié que des régions ont encore un couvre-feu".
Le calme, associé au climat tempéré qui fait couvrir les collines de vignes, a fait de la Transcarpatie sa "seconde maison", dit-elle.
- "Déprimant" -
Un endroit idéal pour "trouver un certain répit, en ce moment", assure Tetyana Doub, 41 ans, rencontrée sur la place centrale de Berehové.
"Je pense que nos compatriotes ukrainiens peuvent venir ici en toute sécurité et trouver la paix et un soulagement émotionnel et psychologique", dit-elle à l'AFP.
Pourtant, si aucune alarme antiaérienne n'a retenti sur la place ce jour-là, l'ombre de la guerre plane sur la petite ville.
Au-dessus du monument aux morts flotte le drapeau bleu et jaune.
Des tournesols fraîchement coupés, symbole d'espoir, ont été déposés au pied de la stèle : une centaine de personnes sont venues assister à une cérémonie en hommage aux habitants tombés au combat contre la Russie.
"Seigneur, aie pitié de nos défenseurs", chante le prêtre dans une odeur d'encens.
Si la guerre n'est pas "physiquement là", reconnaît Tetyana, elle pèse sur les esprits.
"C'est déprimant, parce qu'on ne comprend pas comment avancer, ce qui va se passer ensuite, ni combien de temps cela va durer", lâche-t-elle.
Sous une chaleur écrasante, une plaque est dévoilée à la mémoire d'un habitant de la région tué à Bakhmout et dont le corps n'est jamais revenu en Transcarpatie.
"Mais je vois que notre peuple tient bon et ne renonce pas", poursuit Tetyana. "C'est pour ça que nous croyons que tout ira bien".
L.Meier--VB