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En Roumanie, la quiétude de Sulina, sur la mer Noire, à l'épreuve de la guerre en Ukraine
A Sulina, point le plus oriental de la Roumanie, Roxana Saraev refuse de céder à l'anxiété provoquée par les bombardements russes sur l'Ukraine, située à quelques petits kilomètres, et s'accroche à ce petit coin de paradis où elle s'est installée il y a cinq ans.
Le conflit "plane comme une menace" et crée "un sentiment de malaise permanent", confie à l'AFP Roxana, 32 ans, venue chercher la quiétude dans la petite ville située sur l'embouchure du Danube où elle veut rester malgré tout, comme en témoigne la petite boutique de bijoux qu'elle a ouverte en février sur la berge du fleuve.
En quatre ans de guerre, la Roumanie, qui partage 650 km de frontière avec l'Ukraine, a recensé 28 incursions dans son espace aérien et 47 débris de drones qui se sont écrasés dans le pays membre de l'UE et de l'Alliance atlantique, selon les dernières données du ministère de la Défense.
Le dernier en date, un drone russe selon l'Otan, a explosé le 29 mai au centre de la ville de Galati, à 150 km au nord de Sulina, sur un immeuble d'habitation, une première. Une femme et un adolescent ont été blessés dans le "plus grave" incident ayant touché le territoire depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022.
Quand l'AFP s'est rendue début mai à Sulina, il y régnait une atmosphère de bout du monde, sans alerte ni bombardements au loin. Un calme trompeur, selon Catalin Cosma, qui y promène les touristes en kayak sur le Danube.
Le jeune homme de 33 ans raconte que lors d'une sortie, il a assisté avec son groupe à des frappes de drones sur le port ukrainien de Vylkove, à une trentaine de km de là.
"C'était terrifiant", relate-t-il. "On est juste resté là, on a allumé une cigarette, on s'est servi un verre et on s'est dit que c'était la fin."
- "Sur la carte de l'Europe" -
Paradoxalement, la guerre en Ukraine donne à une partie de la population l'espoir de voir renaître à Sulina l'activité prospère de son port et la fréquentation de sa riviera comme ce fut le cas au tournant du XXe siècle.
La ville, alors cosmopolite, traitait 50% des exportations de céréales transitant par le fleuve. Le déclin, commencé dans les années 1920, s'est achevé après la chute du bloc communiste.
Dans les deux années qui ont suivi l'invasion de l'Ukraine, la ville a profité du blocus imposé par Moscou aux ports ukrainiens, contraignant Kiev à recourir davantage au Danube.
En 2023 près de 4.300 navires ont emprunté le canal de Sulina contre 1.800 en 2021, avant la guerre. De quoi rappeler à Violeta Hubati, retraitée de 70 ans, quand "avant la Révolution de 1989 (la chute du régime communiste, NDLR) le port était tellement rempli de navires..."
Depuis, l'Ukraine a sécurisé un couloir maritime sur la mer Noire et le trafic sur le canal de Sulina a de nouveau baissé (2.700 navires en 2025).
Toutefois, un projet destiné à draguer le bassin versant est en cours, financé en partie par l'UE pour un coût de 24 millions d'euros. A terme, cela doit permettre aux navires de décharger leurs cargaisons et de les transférer sur d'autres bateaux, dans l'espoir d'atteindre un flux annuel allant jusqu'à 15 millions de tonnes.
"Nous remettons Sulina sur la carte de l'Europe", affirme à l'AFP Dragos Ionita, directeur de l'administration de la zone franche, selon lequel "Sulina, grâce à ce port, sera d'un grand secours pour l'Etat ukrainien".
Dans l'est de la ville, un quai récemment modernisé ressemble plus à une étendue vide qu'à un port bruissant d'activité, et les vestiges d'un chantier naval et d'une conserverie de poisson donnent aux lieux des airs de ville fantôme.
Mais les fonds européens reçus après le début de la guerre ont permis d'augmenter le nombre de pilotes roumains et d'améliorer les équipements pour escorter les navires, ainsi que d'installer des bouées lumineuses dotées de systèmes d'identification automatique pour permettre la navigation de nuit, explique Adrian Maizel, de l'administration du bas-Danube à Galati, qui supervise le canal de Sulina.
"Si le trafic augmente à nouveau, nous sommes prêts", dit-il.
- Débris de drones -
En attendant les drones tombent.
"Au cours de l'année écoulée, il y a eu une augmentation du nombre de cas où nos collègues, des citoyens ou d'autres navires ont repéré des débris métalliques qui semblent appartenir à des drones, flottant en mer ou rejetés sur le rivage", a déclaré Andrei Ene, porte-parole des gardes-côtes.
La Roumanie a adopté en 2025 une loi l'autorisant à abattre ces engins mais elle ne l'a encore jamais fait, suscitant les interrogations de la population.
En avril, déjà à Galati, un drone chargé d'explosifs s'était écrasé sur un abri à outils. L'octogénaire qui vivait là a eu une crise de panique et déménagé, selon des voisins.
Le ministre de la Défense, Radu Miruta, avait alors expliqué que l'engin n'était pas apparu sur les radars et que les systèmes de défense aérienne avaient été repositionnés.
Le 29 mai, l'armée roumaine n'a pas eu le temps d'abattre celui qui a explosé dans une rue passante de Galati.
"Où sont les systèmes anti-drones ici ?", s'est emportée Mihaela, 47 ans. "Où est l'UE ? L'Otan ?"
Depuis cet incident, l'Otan a dit travailler pour muscler ses systèmes permettant à l'Alliance et à la Roumanie de détecter et d'abattre les drones en plein vol. Bucarest espère que cela ira vite.
En attendant, à Sulina, le tourisme, aujourd'hui principale activité avec la pêche, pâtit de la guerre, constate Catalin Cosma.
En mai toutefois dans la zone portuaire, des passagers continuaient de débarquer avec leurs valises à roulettes pour visiter la réserve de biosphère au coeur de laquelle se niche la ville et où s'ébattent pélicans, hérons, cormorans ou cigognes.
Et un mois plus tard, Roxana Saraev constate que malgré l'incident de Galati, des visiteurs continuent de venir profiter des charmes de la ville.
G.Frei--VB