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Le port de Berbera, atout à risque du Somaliland après sa reconnaissance par Israël
Des milliers de conteneurs multicolores entreposés au millimètre, d'immenses grues semblant toucher le ciel: le port de Berbera, sur le golfe d'Aden, se voit promis à un avenir radieux grâce à la récente reconnaissance du Somaliland par Israël, qui fait toutefois peser sur lui un fort risque sécuritaire.
La plus grande infrastructure de cette république autoproclamée a été transfigurée depuis que le géant émirati DP World en a pris le contrôle il y a une dizaine d'années.
Le petit port sans grand lendemain est devenu un outil moderne flambant neuf. Un maillon reconnu du trafic maritime de la Corne de l'Afrique, région positionnée entre océan Indien et canal de Suez, sur l'une des routes commerciales les plus fréquentées du monde.
Avec des dizaines de milliers d'emplois à la clé, le port contribue fortement au développement de la zone et du pays, affirment les autorités.
Aujourd'hui, le volume de conteneurs transitant par Berbera, évalué par la direction du port à 130.000 TEU (unité de mesure des conteneurs), est encore faible par rapport à celui, voisin, de Djibouti (environ 1,2 million de TEU), bien loin de ceux de l'océan Indien, comme Mombasa au Kenya (2 millions de TEU) ou Durban (4 millions de TEU) en Afrique du Sud.
Le nombre de bateaux accueillis a toutefois augmenté de plus de 30% entre 2023 et 2025 et un accord avec l'Éthiopie voisine, géant africain de plus de 130 millions d'habitants sans aucun accès à la mer, est actuellement négocié par les autorités du Somaliland, remarque le directeur de l'autorité portuaire, Ali Diriye Ahmed.
S'il était signé, l'activité du port bondirait de 80%, évalue-t-il.
Interrogées sur ces négociations, les autorités éthiopiennes n'ont pas donné suite.
- Menaces -
La reconnaissance récente du Somaliland doit aussi "ouvrir de nouveaux marchés" à Berbera, notamment celui des entreprises israéliennes et celles des pays alliés d'Israël, ce qui devrait générer une "croissance extraordinaire", se réjouit M. Ahmed, entrevoyant déjà un agrandissement du port.
Mais le fait que le premier pays à légitimer l'existence du Somaliland - depuis que celui-ci s'est séparé unilatéralement de la Somalie en 1991 - soit Israël génère son lot d'incertitudes et de menaces.
Les shebab, groupe islamiste armé lié à Al-Qaïda qui se bat depuis 2006 contre le gouvernement somalien, ont affirmé qu'ils "combattraient" toute tentative d'Israël d'"utiliser" le Somaliland.
Abdel Malek al-Houthi, le chef des Houthis au Yémen, un groupe rebelle soutenu par l'Iran et ennemi d'Israël, a de son côté averti que toute présence israélienne au Somaliland serait considérée comme une "cible militaire".
Or les Émirats arabes unis, alliés d'Israël, dont de nombreux experts affirment qu'ils ont servi d'intermédiaire entre le gouvernement israélien et le Somaliland, ce que dément Abou Dhabi, disposent d'une base militaire près du port.
Un aéroport et sa piste d'atterrissage y ont récemment été agrandis, avec l'ajout d'une "nouvelle base aérienne", en cours de finition, expliquait en janvier à l'AFP un responsable du gouvernement somalilandais.
"Parfois, 20 avions y atterrissent par semaine, parfois zéro. Nous ne savons pas ce qu'ils transportent", observe, sous couvert d'anonymat, un employé de DP World.
Alors qu'"il est généralement entendu que les Israéliens sont déjà dans le pays", selon un diplomate occidental, leur présence dans la base émiratie, si elle venait à être évoquée, pourrait mettre le port à la merci d'un missile houthi, compromettant un axe de développement crucial pour le Somaliland.
Les autorités somalilandaises "n'ont vu que la reconnaissance, sans penser au jour d'après", déplore Roland Marchal, chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) à Paris. "Les Israéliens n'allaient pas venir au Somaliland pour faire de la recherche minière ou de la coopération agricole", les objectifs jusqu'ici officiellement affichés, ironise-t-il.
Le Somaliland avait initialement démenti toute négociation autour d'une base militaire israélienne sur son sol, pour ensuite indiquer récemment que "rien n'est exclu".
- "Discrétion" -
Que cette base éventuelle soit ou non à Berbera, l'armée israélienne n'a "pas intérêt à faire beaucoup de publicité" sur sa présence au Somaliland au vu des menaces, observe Roland Marchal, un spécialiste de la Corne de l'Afrique.
"La discrétion" restera de mise sur l'octroi d'une base militaire israélienne, pronostique de son côté le diplomate occidental, alors qu'un partenariat stratégique entre Israël et le Somaliland doit bientôt être annoncé.
Dans un contexte géopolitique extrêmement volatile, qui a vu Israël et les Émirats frappés par Téhéran en réponse aux raids américano-israéliens sur l'Iran samedi, le Somaliland a toutefois lancé un "avertissement solennel au régime iranien", bien que ses moyens semblent démesurément faibles par rapport à celui-ci.
"Toute tentative de provoquer l'instabilité sur notre territoire fera l'objet d'une réponse ferme, en coordination avec nos alliés, Israël et Taïwan", a réagi son ministère des Affaires étrangères, dans une réponse sur X à l'article de l'AFP.
Le Somaliland est le seul territoire d'Afrique avec l'Eswatini, petit État du sud du continent, à être encore allié de Taipei.
A Berbera, cité paisible aux nombreuses rues en terre, l'ambiance est résolument optimiste.
Son maire, Abdishakur Mohamoud Hassan, liste les transformations que la ville a connues depuis que DP World contrôle le port : une population passée de 45.000 à 70.000 habitants, des rentrées fiscales en forte hausse, permettant la gratuité des écoles primaires et de certaines cliniques.
Grâce à la reconnaissance par Israël, "nous attendons de (Berbera) qu'elle se développe comme Dubaï", sourit-il, tout en disant "ne pas avoir peur" de la menace houthie.
Et l'édile d'ajouter : "Si un pays comme l'Ukraine résiste à la Russie depuis des années, nous ne nous laisserons pas intimider par les Houthis."
U.Maertens--VB