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Au procès libyen, la défense des ministres plaide contre "le roman" de l'accusation
Est-ce que le "plausible" suffit "à condamner un homme" ? A l'avant-dernier jour du procès libyen, les avocats des trois anciens ministres de Nicolas Sarkozy se sont succédé à la barre lundi pour plaider la relaxe contre le "roman" écrit selon eux par l'accusation.
Le premier des trois à se lever, Me Jean-Yves Le Borgne, défend Eric Woerth. Avec sa voix de stentor, son emphase et ses imitations théâtrales du parquet national financier (PNF), l'avocat est aussi démonstratif que son client est austère.
Trésorier de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy, Eric Woerth avait laissé le tribunal perplexe en expliquant que les espèces trouvées au QG de campagne étaient des "dons anonymes" déposés dans des enveloppes contenant plusieurs milliers d'euros chacune.
L'accusation, qui a requis contre lui la peine maximale (mais aménagée sous bracelet électronique) d'un an de prison pour complicité de financement de campagne, estime plutôt qu'il s'agit d'argent venu de Libye après le pacte de corruption passé avec Mouammar Kadhafi par Nicolas Sarkozy pour que le richissime dictateur finance son accession à l'Élysée.
"Je ne dis pas que les accusations sont absurdes, stupides, oui elles sont plausibles, envisageables", lance Me Le Borgne.
"Le roman que l'accusation a servi avec talent au tribunal est plausible. Le plausible, c'est ce qui est possible comme son contraire, ce qui est envisageable mais pas démontré. C'est cette affaire depuis le début", s'emporte l'avocat depuis son banc - la salle est grande mais lui n'a pas besoin de micro.
Il prend un ton caverneux pour décrire l'armoire du siège de campagne "de la taille d'un homme" et ses billets en pile de "cinq centimètres d'épaisseur"... "Voilà le plausible qui se transforme ! Où Kadhafi met-il ses sous ? Dans l'armoire !", s'écrit-il extatique, arrachant un sourire aux procureurs financiers.
"Le possible, le plausible, est-ce que cela suffit à condamner un homme ?", demande-il redevenu sérieux, sous les yeux d'Eric Woerth, assis à côté de Brice Hortefeux.
Claude Guéant, malade et peu venu aux audiences, est présent aussi. Nicolas Sarkozy est absent, comme ses avocats qui - c'est inhabituel - ne sont venus écouter ni les plaidoiries des avocats des parties civiles, ni celles de la défense.
- "Pataugeage" -
Après Me Le Borgne, les avocats de Brice Hortefeux et Claude Guéant s'attèlent à démontrer qu'ils n'ont pas été les hommes de main de Nicolas Sarkozy envoyés en Libye pour parfaire le pacte de corruption, et que leurs rencontres respectives avec le beau-frère du dictateur condamné pour terrorisme en France n'étaient pas planifiées mais résultaient d'un "piège".
Claude Guéant n'a pas convaincu le PNF avec sa thèse d'un "guet-apens" ("une pratique coutumière des Libyens", argue sa défense), et le PNF n'a pas convaincu la défense avec sa "stratégie sémantique" visant à "dissimuler le vide abyssal" de la démonstration juridique, leur lance son avocat, Me Philippe Bouchez El Ghozi.
"Il est permis de penser que, on peut supposer que"... "on a romancé l'accusation", "vous n'avez rien", dit-il, reprenant chaque élément du dossier pour montrer qu'il n'y a qu'"extrapolation", "pataugeage" et un "château de cartes" ne demandant qu'à s'écrouler.
"Avoir été le bras droit de Nicolas Sarkozy semble être un délit à lui tout seul", ajoute l'avocat.
"Si le PNF avait eu un dossier solide", il n'aurait pas eu besoin de "bourrer les crânes faute de convaincre les cerveaux", attaque-t-il encore, dénonçant la "peine extrêmement brutale" de 6 ans de prison requise contre Claude Guéant, 80 ans - "une peine de mort déguisée".
"J'ai une grande confiance en votre indépendance, vous êtes indépendants", conclut l'avocat de Brice Hortefeux (trois ans requis) à l'intention du tribunal. "J'ai d'autant plus de bonheur à vous le dire que depuis huit jours on entend quand même un grand nombre de propos démagogiques", ajoute Me Jean-Yves Dupeux en référence aux charges contre la justice qui ont suivi le jugement de Marine Le Pen. "Ce que nous vous demandons, c'est de faire du droit".
L'audience reprend mardi après-midi avec les plaidoiries de la défense de Nicolas Sarkozy, contre qui sept ans d'emprisonnement ont été demandés. Le tribunal donnera ensuite la parole une dernière fois aux prévenus et annoncera la date de la décision, dans plusieurs mois.
R.Fischer--VB