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Pour les migrants centrasiatiques, la tentation de l'Occident plutôt que la Russie
"On va travailler sur les mots de la santé", annonce une professeure d'allemand à des infirmières ouzbèkes en partance pour l'Allemagne. Comme elles, un nombre croissant de ressortissants d'Asie centrale tentent leur chance dans des pays occidentaux, intéressés par cette main d'oeuvre habituellement attirée par la Russie.
Au programme pour ces infirmières dans la capitale Tachkent: révision du vocabulaire. Comment dire retraité, surpoids, fauteuil roulant...
Grâce au bouche à oreille, Chakhnoza Goulmourotova, aide-soignante, s'est inscrite à ce programme d'immigration grâce à la multiplication d'accords entre pays européens et centrasiatiques (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan).
"Honnêtement, le salaire m’a intéressée en premier lieu", dit Mme Goulmourotova, à l'instar de nombreux Ouzbeks interrogés par l'AFP. Avec une promesse de salaire de 2.200 euros nets, la trentenaire multipliera ses revenus par sept.
Tout le monde y trouve son compte. Les travailleurs obtiennent un emploi mieux rémunéré, les gouvernements centrasiatiques s'offrent la paix sociale en s'évitant chômage et paupérisation d'une population jeune, tandis que les employeurs européens pourvoient des postes vacants via une immigration contrôlée et formée.
Pour l'Allemagne, comme d'autres pays européens en crise démographique, cette main d'oeuvre est vitale.
D'après le Centre International pour le Développement des Politiques Migratoires (CIDPM), "certains pays de l'UE connaissant une pénurie croissante de main-d’oeuvre dans des secteurs clés cherchent activement à recruter des travailleurs centrasiatiques", avec plus de 75.000 permis de travail délivrés en 2023.
- "Stress" -
Mais l'Occident comme alternative à la Russie n'a rien d'évident pour les Centrasiatiques.
"Ce départ en Allemagne me stresse beaucoup", reconnaît l'ambulancier Oumidjon Alijonov, ayant étudié en Russie.
"Je n'aurais jamais pensé apprendre l'allemand, mais maintenant c'est ma vie", dit le trentenaire, qui espère faire venir sa famille.
A Tachkent, dans un centre gouvernemental d'immigration, des dizaines d'hommes en partance pour des usines automobiles sud-coréennes écoutent des fonctionnaires énumérant les règles à respecter, dont l'interdiction de prier au travail.
Face à eux, une citation du dirigeant Chavkat Mirzioïev rappelle que "le travail est la norme suprême", même si cela implique d'aller en trouver à des milliers de kilomètres.
"La géographie de la migration de travail s’est considérablement élargie. Auparavant, la migration (centrasiatique) était avant tout en direction d'autres pays d'ex-URSS", explique Bobour Valiev, responsable des partenariats étrangers à l'agence ouzbèke pour l'immigration.
"Désormais, nous essayons d’envoyer des Ouzbeks vers les pays développés: Allemagne, Slovaquie, Pologne, Corée du Sud, Japon et nous négocions avec la Finlande, la Norvège, le Canada et les Etats-Unis", détaille M. Valiev.
Pour les Centrasiatiques, la Russie a longtemps représenté l'unique bouée de sauvetage dans le marasme économique post-soviétique et les envois de fonds représentent une part colossale des PIB (Produit intérieur brut) locaux.
D'après le CIDPM, "aucune autre destination ne peut pour l'heure absorber annuellement plusieurs millions de travailleurs centrasiatiques".
- "Insultes" -
Mais la tendance est nette: la Russie est moins attractive. Le contingent ouzbek, le plus important en Russie, estimé à 4-6 millions en 2016, a chuté à moins d'un million aujourd'hui, d'après Tachkent.
Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en 2022, les migrants sont encore plus vulnérables: au printemps, Moscou a annoncé avoir envoyé au front 20.000 personnes originaires d'Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Kirghizstan qui avaient reçu un passeport russe.
A cela s'est ajouté le durcissement de la politique migratoire après l'attentat dans une salle de concert à la périphérie de Moscou, qui avait fait 149 morts, et l'arrestation de Tadjiks.
"En Russie, la police vérifie tes documents partout", se rappelle Azimdjon Badalov, un Tadjik qui y a travaillé dix ans.
"En tant que migrant, il m'était impossible de me déplacer librement", raconte-t-il à l'AFP. Dans plusieurs régions, les migrants sont localisés via une application gouvernementale sur leur téléphone et de nombreuses professions leur sont interdites.
Aujourd'hui, M. Badalov "préfère largement travailler au Royaume-Uni plutôt qu'en Russie" et ramasse des fraises au sud de Londres, dit-il, joint par téléphone par l'AFP.
Alexandre Kouloutchkov, Kirghiz de 21 ans, se souvient des "insultes" racistes en Russie.
Employé d'un camping d'une petite ville allemande, il découvre des conditions de travail avantageuses.
"On a des journées de travail de huit heures, des week-ends, des congés et des heures supplémentaires payées", dit-il au téléphone à l'AFP.
Son employeur lui a proposé un nouveau contrat et Alexandre réfléchit à s'installer.
"Si j'étudie et que je trouve un bon travail, ce sera la belle vie".
C.Stoecklin--VB