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Au Ghana, le changement climatique met en péril villages et vestiges de l’esclavage
De grandes vagues salées viennent se briser chaque jour contre les ruines du Fort Prinzenstein, sur la côte ghanéenne, là où autrefois des murs épais retenaient des milliers d’Africains réduits en esclavage, avant leur périple à travers l’Atlantique.
Depuis des siècles, ce littoral porte le poids du commerce des esclaves africains vers le continent américain. Mais aujourd’hui, il succombe à la nature et à l’abandon, ses 550 km rongés par la montée du niveau de la mer et les activités humaines incontrôlées.
Des villages disparaissent, emportant avec eux un patrimoine vieux de plusieurs siècles, et des activités côtières essentielles à l'économie ghanéenne (ports, pêche, pétrole et gaz) sont menacées.
À quelques mètres du fort, Ernestina Gavor nettoie un verre derrière un bar.
"J'espère que cela survivra encore quelques années", déclare-t-elle à l'AFP, dans ce restaurant dont les recettes repose essentiellement sur l'afflux de touristes.
Le Fort Prinzenstein, un comptoir colonial fortifié construit par les Danois à la fin du 18e siècle et aujourd’hui inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, fait partie des sites les plus menacés sur la côte ghanéenne.
James Akorli, son gardien depuis 24 ans, a vu le golfe de Guinée ronger sa structure et ses souvenirs.
Autrefois, la côte était à environ six kilomètres du fort, raconte-t-il.
Le village dans lequel il est né, et que sa famille a dû quitter en 1984, a également été englouti.
Aujourd’hui, seulement 10% du fort originel subsiste.
Les cachots qui abritaient des femmes esclaves sont encore visibles, mais ceux des hommes ont disparu sous l’effet de l’érosion côtière.
"Ce fort avait une grande importance", raconte M. Akorli à l’AFP. "Maintenant, nous perdons tout, notre histoire, nos maisons et nos moyens de subsistance".
- Mur de défense -
Les châteaux et forts du Ghana, en particulier ceux de Cape Coast et d’Elmina, attirent chaque année des milliers de visiteurs, principalement des Afro-américains cherchant à renouer avec leur héritage ancestral.
Selon Chris Gordon, professeur et spécialiste de l’environnement à l’Université du Ghana, le prix des travaux nécessaires pour protéger les vestiges de l’esclavage et les habitations dépasse largement les moyens actuels du pays.
"Il vous faudrait les types de protections côtières qu’ils ont aux Pays-Bas", explique-t-il à l'AFP.
Samuel Yevu, 45 ans, fait partie des déplacées récents, après que des vagues déferlantes ont dévasté son village de Fuvemeh en mars dernier.
"Avant, nous avions des cocotiers, des filets de pêche, tout. Maintenant, tout est parti", raconte Yevu, dont la famille dort depuis dans une salle de classe d’école.
En 2000, le Ghana a lancé un projet de mur de défense contre la mer de 100 millions de dollars pour protéger des communautés comme Keta, où se trouve le Fort Prinzenstein. Si ce projet a sauvé la ville, il a déplacé l’érosion vers l’est, dévastant des villages comme Agavedzi et Aflao.
Des interventions à court terme, comme l'édification de digues et de murs, peuvent aggraver l’érosion en redirigeant l’énergie de l’océan vers d'autres zones, avertissent les experts.
Selon une étude de l’Université du Ghana, le pays pourrait perdre des monuments clés comme le château de Christiansborg et le mausolée de Kwame Nkrumah dans les décennies à venir si rien n'est fait.
La disparition progressive du Fort Prinzenstein est particulièrement marquante en raison de son rôle unique dans la région dans la traite transatlantique. Les esclaves en provenance de plusieurs zones d’Afrique de l’Ouest étaient marqués, triés et expédiés depuis ce comptoir, même après que la Grande-Bretagne a interdit la traite des esclaves en 1807.
"C’est le seul fort de la région du Volta. Ni le Togo, ni le Bénin, ni le Nigeria n’en ont", souligne son gardien James Akorli.
- "Comme perdre un cimetière" -
Au fort de Cape Coast, un guide touristique redoute de voir ce site subir le même sort.
"Si ce fort disparaît, ce sera comme perdre un cimetière de millions de personnes. Ce n’est pas juste l’histoire du Ghana, c’est l’histoire du monde", explique-t-il, en souhaitant garder l'anonymat.
Pour Edmond Moukala, représentant de l'UNESCO au Ghana, le problème majeur n’est pas l’érosion, mais la négligence.
"S'il y avait eu un entretien régulier, nous ne serions pas témoins de cette détérioration sévère. Ces bâtiments étaient censés durer des siècles. Mais la négligence, le développement urbain et le vandalisme ont détruit beaucoup d’entre eux", estime M. Moukala.
A Keta, James Akorli lance un appel pressant aux autorités: "Elles doivent intervenir de toute urgence, restaurer ce fort pour stimuler les visites, afin que nos frères de la diaspora ne perdent pas leurs racines".
strs/ks/emd
T.Suter--VB