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Argentine: à Mar del Plata, vacances maussades sous 200% d'inflation à l'ombre
Ils sont moins nombreux, comptent leurs pesos et les sorties, sont de mauvaise humeur: la migration estivale annuelle des Argentins vers les plages atlantiques de Mar del Plata a le goût amer d'une inflation à plus de 200%, et d'une austérité encore à venir sous la présidence ultralibérale de Javier Milei.
Il est des détails qui ne trompent pas: sur la plage des groupes d'enfants, d'adultes, disputent des matches de football sur le sable brun-doré. En temps normal, c'est juste impossible, faute d'espace entre les dizaines de milliers de baigneurs agglutinés sur des kilomètres...
Qu'on l'aime, ou qu'on déteste sa foule, son bruit, ses bars de nuit, "Mardel", Mecque vacancière à 400 km au sud de Buenos Aires, reçoit normalement, entre Noël et février, six fois plus de touristes que ses 650.000 habitants. Cet été, avec 60% d'occupation passé mi-janvier, la "saison est perdue", disent en choeur les acteurs locaux du tourisme.
"L'été dernier, je faisais au minimum 30 courses par jour. Là, je suis content si j'arrive à 15 !," grimace Daniel Molina, taxi marplatense, près de la gare routière où une longue file de chauffeurs oisifs attendent le client. "En temps normal, ici on n'avance pas. Là, c'est mort".
- "Triste" de compter tout -
L'inflation à 12,8% en novembre, 25,5% en décembre (211,4% sur l'année) et le coup de grâce d'une dévaluation de plus de 50% du peso mi-décembre aux premiers jours du gouvernement Milei, ont eu raison du pouvoir d'achat, et des élans vacanciers.
Comme celui de Julian Groppo, architecte de 26 ans, fidèle depuis des années de "La Feliz" (surnom de Mar del Plata) mais qui cet été ne reste que cinq jours, au lieu de 15 en 2023. Et en a marre de soupeser la moindre dépense.
"C'est une vraie m...", gémit-il. "On devrait être tranquille en vacances, ne pas se soucier. Je ne dis pas tout dépenser sans limite, mais ne pas être à faire des comptes sans cesse. Ca me rend triste, en fait".
Maria Aprile, une jeune dessinatrice de Buenos Aires, se sait "très chanceuse d'avoir pu venir", partageant l'essence avec trois amis et ne payant pas le logement "dans l'appartement de ma grand-mère". "Sinon c'est clair, je ne venais pas".
Car beaucoup n'ont pu venir, dans un pays où le salaire minimum, à 156.000 pesos (180 dollars) attend toujours une réévaluation depuis début décembre (il avait alors pris +8,5%, distancé par l'inflation) quand l'aller-retour en bus Buenos Aires-Mar del Plata coûte 80.000 pesos (92 dollars) et une nuit en hôtel milieu de gamme pour deux, près de 50.000 pesos (57 dollars).
Hôtellerie, notaires locaux, rapportent un taux d'occupation moindre de 20 à 30% que l'an dernier, mais Valeria Pratto, agente immobilière de 45 ans, assure n'avoir "même pas loué un quart" de biens comparativement à l'été 2023.
Chacun à son niveau mesure le changement, les chiffres, l'humeur. Comme Jose Maria Mendiola, qui loue des petites tentes pour s'abriter du soleil, dans un club avec piscine en bord de plage: "50 à 60% à peine de tentes" louées, affirme-t-il.
- "Déjà un autre pays" -
Comme Guido Salvaterra, qui migre chaque été de la capitale pour vendre du maïs grillé, goûteux classique des plages marplatenses: "L'été dernier, une famille m'achetait un épi (3.000 pesos, environ 3,5 dollars) par personne. Aujourd'hui, ils le partagent..."
Ou Lola Coppo, vendeuse ambulante de souvenirs, qui se désespère parce que "vendre quoi que ce soit est difficile. Les gens n'ont pas d'argent, tout leur coûte. Tout ce qu'ils veulent c'est venir passer un moment à la plage, et pouvoir se payer à manger".
En cet été 2024, "le touriste est en colère, il est compliqué", résume Paul Etcheverry, gérant d'un établissement de bains. "Il vient moins longtemps, il apporte sa propre nourriture, ses boissons, et ne va plus autant au restaurant".
Le fond sonore de Mar del Plata lui aussi a changé. Habituellement sur le front de mer "les enceintes amenées par les baigneurs crachent un mélange de musiques", en une compétition de sons parfois envahissante, explique Luciano Rodrigo, chauffeur VTC, en faisant remarquer... le silence.
"Ce qu'on voit, c'est ni plus ni moins la crise que traverse l'Argentine, médite Jose Maria Mendiola. "Jusqu'à il y a deux mois, c'était un pays, et aujourd'hui c'en est un autre", dit-il en référence aux premiers impacts économiques du gouvernement Milei. Qui a prédit pour 2024 "plusieurs mois difficiles".
T.Suter--VB