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Dans les Pyrénées, filer la laine locale, pour éviter de la jeter
Valoriser un produit local délaissé au profit d'importations de pays lointains: les jeunes repreneurs d'une filature historique en Ariège utilisent à nouveau la laine de moutons français, notamment des Pyrénées, souvent vendue à perte ou jetée.
"Seulement 20% de la laine française est transformée sur place. Ce n'est pas assez. La mondialisation a atteint ses limites, il faut revenir à des modèles plus vertueux en termes d'économie et d'écologie", réussit à expliquer Loïc Poirier, malgré le bruit assourdissant des machines à filer qui envahit le petit hangar.
"Et transformer une matière locale durable et avec des vertus écologiques en France, m'a permis de trouver du sens à mon travail", ajoute-t-il, enthousiaste, montrant le séchoir "autoconstruit" par les membres de la coopérative, qui a repris la filature de Niaux en 2021.
Quelque 10 tonnes de laine brute par an - moins d'un millième de la production française totale - passent par cette petite unité, l'une des rares encore à assurer toutes les étapes, y compris le lavage, un savoir-faire largement perdu en France.
-"Niche de l'artisanat"-
Ses clients font partie "d'une niche, celle de l'artisanat", composée "par exemple de personnes qui tricotent, qui tissent artisanalement, et vont trouver de l'intérêt à travailler cette matière", explique Jordane Ambert, également membre de la coopérative.
Une quarantaine de kilomètres plus loin, à Dreuilhe, toujours en Ariège, changement de décor: Bruno Vialle dirige une filature plus importante -21 travailleurs, au lieu de cinq à Niaux- et plus dépendante des prix internationaux. Il file principalement de la laine importée.
"On utilise plus facilement les laines d'Australie, de Nouvelle-Zélande et d'Amérique du Sud. En France, le cheptel est avant tout un cheptel à viande et les processus de transformation, notamment le lavage, ont disparu. Donc c'est compliqué et les coûts sont trop importants", souligne-t-il, devant plusieurs tas de balles de laine pesant jusqu'à 400 kilos chacune.
Les Néo-Zélandais, par exemple, font de l'élevage pour la laine et ont une organisation "très industrielle": "Les tondeurs ne se déplacent pas. Ce sont les fermiers qui apportent les bêtes sur les chantiers de tonte qui sont des bâtiments en béton. Ça se fait à la chaîne. Ensuite, il y a deux lavages ultramodernes", poursuit Bruno Vialle.
- Jetée "comme un déchet" -
En France, certains éleveurs vendent leur laine à perte, le coût de la tonte dépassant le prix de vente, voire la jettent "comme un déchet", note-t-il.
Dans ce contexte, ils ne font pas toujours suffisamment attention -"il faut protéger le chantier de tonte, mettre des bâches au sol pour éviter le contact avec des végétaux, etc."- et une partie de la laine se perd.
C'est bien ce que regrette Laura Bec, à Niaux, pendant qu'elle trie la laine à la main dans un petit hangar qui donnait jadis accès au moulin sur le site duquel la filature a vu le jour en 1867.
Cette tondeuse professionnelle, qui partage son temps entre la tonte et la filature, montre un gros tas de laine avec beaucoup de végétaux: un tiers ira à la poubelle, un autre tiers servira à faire des matelas et seulement le dernier tiers sera filé.
Dans certains cas, les pertes peuvent être encore plus importantes, note Henri Arnaud, l'un des principaux négociants de laine en France.
Par exemple, sur un kilo de laine de mouton de race Lacaune, dont le lait sert à faire le roquefort, il ne peut utiliser que 380 grammes car "vous avez 620 grammes de saletés, de crottes, de terre". "C'est ce qui la rend onéreuse", ajoute-t-il.
Des projets comme celui de Niaux "font connaître la laine et la valorisent au mieux", souligne-t-il encore.
Cependant, ils représentent une petite partie du marché, poursuit Henri Arnaud, qui exporte plus de la moitié de la production française de laine vers des pays européens ou asiatiques pour faire de la literie ou servir d'isolant thermique.
Pour sa part, Laura Bec souligne aussi le "sens" qu'elle trouve à travailler dans cette petite filature: "Il y a une dimension humaine. Je n'ai pas l'impression d'être à l'usine".
Et, pour poursuivre ce travail dans de bonnes conditions, "on veut rester sur une petite échelle", insiste-t-elle.
T.Bondarenko--BTB