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Dans les montagnes thaïlandaises, l'opium prospère à l'ombre de la guerre birmane
Jawa Jabo, 70 ans, s'est remis à consommer de l'opium. Comme des milliers de Lahu du nord de la Thaïlande, il est une victime collatérale de la guerre civile en Birmanie voisine, à l'ombre de laquelle prospère le trafic de drogue.
Epuisé par son travail et les tensions dans son couple, ce producteur de café de Mae Ai, dans la province de Chiang Mai, participe à une cérémonie de purification afin de combattre son addiction.
"Que tout ce qui est mauvais se noie dans la rivière et ne revienne jamais", scande un chaman en lui tenant les jambes pour en éliminer les toxines.
Au terme du rituel, Jawa brûle une cordelette blanche avant de la nouer autour de son poignet en guise de protection et pour lui rappeler ses engagements.
"La douleur s'est apaisée après la cérémonie", assure le septuagénaire. "A partir d'aujourd'hui, je dois arrêter l'opium".
- Méthamphétamine -
Peuple montagnard dispersé entre la Chine et plusieurs pays d'Asie du Sud-Est, les Lahu sont environ 300.000 de part et d'autre de la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande.
Cette région montagneuse se trouve dans le tristement célèbre "triangle d'or", qui a été au coeur de la production mondiale d'opium dans les années 1960 et 1970.
Elle avait reculé après la guerre du Vietnam, face notamment à la concurrence de l'Afghanistan, mais le coup d'Etat militaire de 2021 en Birmanie lui a donné un nouvel élan.
La méthamphétamine, une drogue de synthèse, s'est ajoutée à l'opium et les populations les plus vulnérables, comme les Lahu, sont les plus durement touchées.
"Les premières victimes sont les communautés qui vivent le long de la frontière", souligne Delphine Schantz, représentante régionale de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).
"Plus elles sont proches des zones de production et moins les drogues sont chères", poursuit-elle. "Nous constatons une hausse de la consommation, en particulier chez les jeunes".
Selon une étude de l'université de Chiang Mai, la consommation de drogue a triplé entre 2019 et 2024 dans les huit provinces les plus au nord de la Thaïlande.
Les taux les plus élevés sont relevés dans les zones rurales les plus reculées, où le manque d'opportunités professionnelles pousse également les habitants à prendre part au trafic.
"Le moyen le plus rapide de gagner de l'argent, c'est de produire et d'acheminer de la drogue", explique le lieutenant-général Worathep Bunya, chef d'une force opérationnelle d'interception à la frontière.
- "J'ai arrêté" -
Elevé par son beau-père, un petit trafiquant de drogue, Sitthikorn Palor, 19 ans, a abandonné l'école dès la primaire.
Après avoir brièvement travaillé comme ouvrier agricole, il a commencé à livrer de la méthamphétamine.
"Je récupérais la drogue et la livrais aux clients", témoigne-t-il.
Pris en charge par un groupe de soutien, il a repris ses activités agricoles et rêve aujourd'hui d'ouvrir un garage automobile.
"Ils m'ont encouragé à changer", raconte le jeune homme. "Normalement, je n'écoute personne, mais lorsqu'ils sont venus me parler, comme des grands frères et soeurs, je les ai écoutés et j'ai arrêté ce que je faisais".
L'organisation With Loving Hearts a accompagné au fil des années des dizaines de Lahu tombés comme lui dans l'engrenage de la drogue.
"Les enfants Lahu ont la réputation d'être paresseux, non éduqués ou consommateurs de drogue", regrette la cofondatrice Yuphin Saja. "Mais derrière cette étiquette, ils essaient simplement de survivre par eux-mêmes".
- Patrouilles frontalières -
L'opium est cultivé depuis longtemps par les tribus montagnardes du triangle d'or, où les sols sont trop pauvres pour la plupart des autres cultures.
Mais selon l'ONUDC, la production a plus que doublé depuis le coup d'Etat de 2021 en Birmanie, où des groupes criminels tiennent également des laboratoires de méthamphétamine, facilement dissimulables dans la végétation.
La junte militaire au pouvoir et plusieurs organisations armées qui la combattent sont accusées de tirer profit du trafic de drogue pour financer leurs combats et l'épidémie s'étend aux pays voisins.
"Le trafic de drogue vers la Thaïlande augmente à mesure que la production devient plus efficace", dit le capitaine Khetsopon Nopsiri, de l'armée thaïlandaise.
Par une matinée brumeuse, il mène une patrouille de six soldats, fusil d'assaut à la main, le long de pistes de terre à travers la forêt.
Son unité surveille les routes de contrebande de drogue en provenance de Birmanie et se heurte régulièrement à des trafiquants présumés -- quatre fois rien qu'en novembre.
Un groupe de dix à douze suspects a récemment pris la fuite après un échange de tirs, affirme le capitaine. Ils ont laissé derrière eux plus deux millions de pilules de méthamphétamine.
P.Vogel--VB