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Turquie: "la démocratie a été profondément blessée" estime l'épouse du maire d'Istanbul
La démocratie en Turquie a été "profondément blessée" depuis l'arrestation en mars du populaire maire d'opposition d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, dénonce son épouse dans un entretien à l'AFP.
"C'est une période extrêmement difficile pour nos enfants et pour moi", avoue Dilek Kaya Imamoglu, 51 ans, qui a répondu aux questions par écrit. Mais le principal message de son mari est "de ne jamais perdre espoir", souligne-t-elle.
Ekrem Imamoglu, détenu depuis neuf mois, est considéré comme le principal rival politique du président Recep Tayyip Erdogan et a été désigné candidat du premier parti d'opposition, le CHP, pour l'élection présidentielle de 2028.
Son arrestation le 19 mars a déclenché la pire vague de contestation qu’ait connue la Turquie depuis 2013. Visé par une série d’enquêtes, M.Imamoglu est accusé de piloter un vaste réseau criminel qualifié de "pieuvre" par les autorités judiciaires, allant de la corruption au blanchiment d'argent.
142 chefs d'accusation peuvent lui valoir jusqu'à 2.430 ans de prison, lors d'un procès qui s'ouvrira le 9 mars.
"On ne peut pas faire taire la conscience publique. Ces épreuves ne me portent pas au désespoir mais à la solidarité. J'ai confiance dans la volonté et la conscience du peuple", affirme Dilek Imamoglu qui s'est lancée en pleine lumière pour faire entendre la voix de son époux.
- "Libre dans ma tête" -
Le matin de l'arrestation de son mari, "j'ai regardé par la fenêtre et j'ai été choquée de voir des centaines de policiers" se souvient-elle. "J'avais l'impression que mon coeur battait hors de ma poitrine. Je n'oublierai jamais l'inquiétude dans les yeux de nos enfants". Mais Imamoglu s'est tourné vers eux pour leur dire: "Nous garderons la tête haute et nous ne perdrons jamais espoir", raconte-t-elle.
"Et au lieu de nous soumettre, nous avons choisi de lutter", reprend Dilek Imamoglu, autorisée avec sa famille à une visite hebdomadaire à la prison de Silivri, dans l'ouest d'Istanbul, la plus grande du pays. Des moments "très précieux, mais aussi très lourds", précise-t-elle.
Imamoglu "résiste en travaillant, en réfléchissant à l'avenir de notre pays et en lisant. +Ma liberté est dans ma tête+, dit-il. Les messages de solidarité, les lettres et les visites lui donnent une force incroyable. Cela l'aide à sentir qu'il n'est pas seul, mais avec des millions de personnes", assure-t-elle.
- "Déçue" par le silence de l'Europe -
Des voix critiques en Turquie ont dénoncé le silence des pays européens, accusés de fermer les yeux sur l'érosion de l'État de droit et de l'indépendance de la justice en Turquie, alors que le gouvernement réprime les opposants et emprisonne ses rivaux politiques.
"Franchement, ce mutisme nous a déçus", regrette Dilek Imamoglu. "Alors que la volonté de millions de personnes en Turquie est bafouée, des pays qui prétendent défendre la démocratie ont souvent choisi de rester silencieux".
Pour Dilek Imamoglu, la démocratie "a été profondément blessée" en Turquie: "La liberté de la presse, l'indépendance de la justice, les droits et libertés fondamentaux sont sous pression. Tout ceci témoigne d'une dérive vers l'autoritarisme", pointe-t-elle.
Mais "la conscience du peuple finira par l'emporter. C’est de là que je tire mon espoir", veut-elle croire.
— "Nous ne sommes pas seuls" —
Outre Imamoglu, d'autres personnalités dont l'ex-coprésident du parti kurde Selahattin Demirtas, ou le philanthrope Osman Kavala, sont emprisonnées depuis bien plus longtemps que lui, faisant porter le poids de l'absence à leurs familles.
"Je partage aujourd'hui la patience et la résilience des épouses de Selahattin Demirtas et d'Osman Kavala. L'endurance des familles de ceux qui sont injustement et illégalement privés de leur liberté me guide, car nous ne sommes pas seuls", relève Mme Imamoglu.
Craint-elle un destin similaire pour son époux? "En tant qu'épouse, il m'est impossible de ne pas m'inquiéter. Les décisions de la Cour européenne des droits de l'homme et de la Cour constitutionnelle sont ignorées. La Constitution n'est pas appliquée, on tente de normaliser l'illégalité", répond-elle.
À la perspective du procès à venir, elle juge impossible d'en prédire l'issue alors que "tant d'injustices et d'illégalité" ont marqué le processus. "Mais je veux croire que justice sera rendue de manière équitable, et qu'Ekrem et ses collègues seront finalement acquittés. Pour le bien des 86 millions de citoyens de notre pays".
Sous les projecteurs depuis mars, Dilek Imamoglu s'efforce de participer à des rassemblements et rencontre les familles d'autres responsables du parti emprisonnés. Elle écarte cependant l'idée d'entrer en politique. "Le politique chez nous, c'est Ekrem Bey", classe-t-elle.
T.Suter--VB