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Iran: le pouvoir a lâché du lest sur le voile, mais la répression n'est jamais loin
Des femmes qui dansent dans une fête ou discutent dans des cafés... Sans foulard. En Iran. Ces images encore inimaginables il y a peu se multiplient dans un pays où le voile est obligatoire depuis l'avènement de la République islamique en 1979.
C'est l'un de ses principes fondateurs, régulièrement asséné par les autorités, et qui vaut à des dizaines de femmes, dont des figures de l'opposition, d'être poursuivies ou détenues.
Elles sont pourtant de plus en plus nombreuses à se montrer tête nue en public, en dépit de la répression ayant frappé en 2022 et 2023 le mouvement de contestation "Femme, Vie, Liberté", après la mort en détention de la jeune Kurde Mahsa Amini, arrêtée par la police des moeurs pour non-respect du strict code vestimentaire en vigueur.
Nattes, cheveux bouclés ou peroxydés s'affirment aujourd'hui dans l'espace public, au milieu de femmes plus traditionnelles arborant voile (hijab) ou tchador.
Ce phénomène, davantage visible ces derniers mois à Téhéran et dans les grandes villes, touche désormais toutes les générations à des degrés divers.
Certaines femmes arborent aussi davantage de tenues plus serrées ou laissant apparaître épaules, jambes ou nombril, au grand dam de certains conservateurs qui fustigent ce qu'ils appellent leur "nudité".
Les autorités iraniennes ont certes lâché du lest sur le port du voile en public, mais elles ne sont pas pour autant prêtes à renoncer à ce pilier de la République islamique, relèvent des analystes et des militants, avertissant qu'un brusque retour de bâton est possible.
L'assouplissement - relatif - intervient alors que l'Iran est sorti affaibli de la guerre de 12 jours en juin dernier contre Israël, et que se profile la succession du guide suprême iranien Ali Khamenei, au pouvoir depuis 1989 et âgé de 86 ans.
Les images des femmes déambulant cheveux au vent font "chaud au coeur", dit Roya Boroumand, directrice du Centre Abdorrahman Boroumand pour les droits humains en Iran, une ONG basée aux Etats-Unis.
"Ce que nous voyons aujourd'hui est incontestablement le résultat d'années de désobéissance civile des femmes et des filles iraniennes, qui se sont battues pour imposer un petit espace de liberté dans l'espace public", souligne-t-elle.
"Ce n'est pas une réforme octroyée d'en haut", insiste-t-elle.
- "Concession idéologique" -
L'application plus ou moins stricte de la loi sur le voile varie d'une région à l'autre, explique Mme Boroumand.
Des commerces comme des cafés sont contraints de fermer s'ils n'ont pas fait respecter la règle.
En décembre, deux personnes qui avaient organisé un marathon sur l'île iranienne de Kish dans le Golfe ont été arrêtées après la diffusion d'images devenues virales, montrant des dizaines de coureuses tête nue.
Selon Arash Azizi, de l'université Yale aux Etats-Unis, "le régime a renoncé à faire respecter une application stricte du port du voile obligatoire, mais il n'a pas du tout renoncé au principe lui-même".
"Ce serait une énorme concession idéologique qu'il n'est pas prêt à faire. Mais il sait qu'il sera très difficile de faire rentrer le génie dans la bouteille", ajoute le chercheur.
En témoignent les images virales sur les réseaux sociaux de l'ouverture récente d'un centre commercial à Téhéran où des jeunes gens, dont des filles tête nue, dansent au son d'un DJ. Ou encore ce match de foot de division 2 le 6 décembre où des supportrices, la plupart tête nue, brandissent depuis la tribune réservée aux femmes des foulards à l'effigie de leur club.
Le cabinet du guide suprême lui-même a été critiqué par certains ultraconservateurs après avoir publié en novembre la photo de Niloufar Ghalehvand, une professeure de pilates tuée pendant la guerre avec Israël, la montrant sans voile, juste avec une casquette de baseball.
Lors de la semaine du design à l'Université de Téhéran en novembre, on pouvait voir des femmes sans voile se promenant dans les expositions. Toutefois, la manifestation a dû fermer ses portes plus tôt que prévu après des protestations de dignitaires religieux.
- Retour de bâton ? -
Le chef de l'autorité judiciaire, Gholamhossein Mohseni Ejeï, a ainsi déclaré que les agences de renseignement devaient signaler "les réseaux promouvant l'immoralité et le non port du voile", promettant que ses services prendraient des mesures.
Début décembre, le guide suprême a défendu le hijab dans une allocution, déclarant que les femmes portant le voile "progressaient plus que les autres dans tous les domaines et jouaient un rôle actif dans la société et dans leurs foyers".
Pour Mme Boroumand, "il y a un réel risque d'un retour d'une répression encore plus dure".
Si les images de femmes dévoilées et joyeuses peuvent donner une impression de liberté ambiante, la répression s'est cependant intensifiée ces derniers mois après la guerre avec Israël, préviennent les organisations militantes.
Plus de 1.400 exécutions ont déjà eu lieu cette année selon des ONG, et des groupes, notamment les Baha'ís, la plus grande minorité religieuse non musulmane d'Iran, subissent une persécution accrue.
La prix Nobel de la paix 2023 Narges Mohammadi, qui était en liberté provisoire depuis décembre 2024 et ne se couvre jamais la tête, a été de nouveau interpellée le 12 décembre à Mashhad (est) après avoir pris la parole lors d'une cérémonie en hommage à un avocat retrouvé mort début décembre.
"Rien ne suggère que le régime est en train de relâcher la pression", insiste Mme Boroumand, pour qui les autorités au contraire préparent leurs outils de répression pour "intimider la société".
Le port du voile reste cependant un sujet de division y compris au sein du pouvoir. Le président Massoud Pezeshkian considère que l'on ne peut pas contraindre une femme à porter le voile.
Son administration a refusé l'an dernier de promulguer une loi, votée au Parlement, qui prévoyait un durcissement drastique des peines à l'encontre des femmes non ou mal voilées.
L.Wyss--VB