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En Guinée, des réactions contrastées après la grâce surprise de l'ex-dictateur Dadis Camara
L'ancien dictateur guinéen Moussa Dadis Camara, condamné à 20 ans de prison pour crimes contre l'humanité, a été gracié par le chef de la junte et est sorti de prison, une décision surprise accueillie samedi avec joie par sa famille et avec consternation par l'opposition et une partie de la société civile.
Moussa Dadis Camara a été gracié pour "raison de santé" par le chef de la junte en Guinée, le général Mamadi Doumbouya, selon un décret lu vendredi soir à la télévision nationale.
L'ancien président (2008-2010) et ancien chef d'une junte est sorti de prison dans la nuit de vendredi à samedi et se trouve dans la capitale Conakry.
"Il a fait une brève escale chez lui (...) puis a été conduit dans une villa dans un quartier chic de Conakry où il est surveillé par des pick-up de la gendarmerie", a indiqué à l'AFP l'Organisation guinéenne de défense des droits de l'homme (OGDH).
Dans ce quartier de Kaporo, la présence inhabituelle depuis la nuit dernière de pick-up de la gendarmerie a alerté les riverains. La villa est une résidence construite par M. Camara lorsqu'il était président, a indiqué sous couvert d'anonymat un proche de l'ex-dictateur. Les journalistes venus samedi près de cette résidence ont été refoulés par des gendarmes encagoulés et armés.
En revanche, une ambiance festive régnait samedi devant son domicile habituel à Lambagny, une banlieue nord de Conakry. Des proches, amis et anciens collaborateurs sont venus lui témoigner leur soutien, tout en sachant que M. Camara n'y est pas physiquement présent.
Parmi eux, Pascome Siba Lamas, son neveu, a confié à l'AFP sa "joie indescriptible". "Cette libération était attendue depuis longtemps, nous avons toujours cru à son innocence", a-t-il dit.
Pour Jostin Kaba, frère de M. Camara, sa libération est une preuve du climat démocratique qui règne, selon lui, dans le pays. "Toute la Guinée est en fête. Nous remercions le président Mamadi Doumbouya et son Premier Ministre pour cet acte. Il est temps pour nous de nous pardonner et d'aller de l'avant".
A l'issue d'un procès historique qui avait duré près de deux ans, Moussa Dadis Camara avait été condamné le 31 juillet 2024 à 20 ans de prison pour crimes contre l'humanité, pour sa responsabilité de commandement lors du massacre du 28 septembre 2009.
Ce jour-là, alors que M. Camara était président, au moins 156 personnes ont été tuées, par balle, au couteau, à la machette ou à la baïonnette, et des centaines d'autres blessées dans la répression d'un rassemblement de l'opposition dans un stade de Conakry et ses environs, selon le rapport d'une commission d'enquête internationale mandatée par l'ONU. Au moins 109 femmes ont été violées.
Interrogée par l'AFP, Binta (prénom modifié), victime d'agression sexuelle lors de l'irruption des militaires au stade, a raconté avoir appris la nouvelle dans la nuit par un proche.
- Vies "en danger" -
Elle estime qu'il aurait fallu "prendre des mesures de sécurité pour toutes les victimes" avant de procéder à cette libération. "Parmi nous, certains ont déposé en public. Avec la sortie de Dadis, c'est leur vie qui est en danger", a-t-elle lancé.
"Je ne suis pas contre cette grâce en faveur de Dadis, au nom de la réconciliation nationale, mais c'est la manière qui me dérange", a-t-elle également dit.
Aux côtés de M. Camara, sept autres personnes ont été condamnées en 2024 à des peines allant jusqu'à la perpétuité pour leur responsabilité dans ce massacre.
Mercredi dernier, le général Doumbouya, chef de la junte arrivée au pouvoir par un putsch en 2021, avait annoncé la "prise en charge des frais d'indemnisation des victimes du massacre".
Réagissant à la grâce de M. Camara, un responsable du Front national de défense de la constitution (FNDC) - une des dernières voix dissidentes à pouvoir encore se faire entendre en Guinée - a dénoncé "la manipulation la plus cynique et la politique politicienne la plus abjecte", dans un communiqué.
"En graciant le capitaine Moussa Dadis Camara quelques jours après avoir décrété que l'indemnisation des victimes des événements du 28 septembre 2009 sera prise en charge par l'État guinéen, Mamadi Doumbouya joue avec l'intelligence des Guinéens; c'est de la politique politicienne pure et simple", a-t-il estimé.
De son côté, l'artiste Elie Kanamo, converti en politique et critique envers la junte, a mis en garde M. Camara contre le "deal machiavélique qui se cache derrière ce spectacle lamentable". "Vous allez fumer le calumet de la paix avec eux juste le temps de passer les élections. Le temps de leur vendre vos parents comme du bétail à vil prix (...) et ensuite vous ne servirez plus à rien", a-t-il asséné dans un message sur les réseaux sociaux.
T.Germann--VB