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L'UE veut se sevrer des technologies américaines
Inquiète de sa vulnérabilité vis-à-vis des puissances étrangères sur le plan technologique, l'Union européenne s'apprête à annoncer des mesures inédites pour tenter de réduire sa dépendance à l'égard des géants américains du numérique et des fournisseurs chinois de semi-conducteurs, au profit d'alternatives "made in Europe".
La Commission européenne dévoilera mercredi un grand plan pour la "souveraineté technologique", au risque de déclencher un nouveau bras de fer avec les Etats-Unis de Donald Trump.
Des propositions qui s'inscrivent dans la volonté de l'UE de "reconquérir sa place dans la course mondiale à la puissance géoéconomique", affirme un document de synthèse consulté par l'AFP.
L'UE s'inquiète tout particulièrement de sa dépendance écrasante aux géants américains des services informatiques à distrance ou "cloud", Amazon, Microsoft et Google, qui contrôlent 70% du marché européen.
En effet, les gouvernements européens redoutent de plus en plus que les services numériques reposant sur des fournisseurs américains, notamment dans la défense, puissent être désactivés via un mécanisme d'arrêt d'urgence (ou "kill switch" en anglais), en cas de crise ouverte avec l'administration Trump.
Les responsables européens ont pris soin de ne pas cibler ouvertement les fournisseurs américains, mais ces derniers dominent l'écosystème numérique en Europe à pratiquement tous les niveaux, des services informatiques aux réseaux sociaux en passant par le commerce en ligne.
"Nous devons développer nos propres capacités, pour que nos décisions, nos valeurs et notre économie ne puissent plus être influencés par d'autres", a plaidé ce mois-ci Teresa Ribera, une des responsables de la Commission.
- leçon cuisante -
Les Européens gardent en tête une leçon cuisante : les sanctions prononcées l'an dernier par Washington contre les juges de la Cour pénale internationale (CPI).
L'un d'entre eux, le magistrat français Nicolas Guillou, avait frappé les esprits en racontant s'être retrouvé privé de carte bancaire, car les réseaux de paiement hexagonaux dépendent des groupes américains Visa, Mastercard et American Express.
Les Etats-Unis ont déjà mis en garde l'UE contre toute vélléité protectionniste, et les champions technologiques américains affirment que l'Europe aurait tout à perdre à vouloir se passer de leurs services.
Dans un entretien à l'AFP en avril, l'ambassadeur américain auprès de l'UE, Andrew Puzder, avait fait valoir qu'entraver les activités des fournisseurs américains dans l'IA ou le cloud ne ferait que priver les Européens "de l'expérience et des innovations développées aux Etats-Unis".
Les propositions attendues mercredi vont inclure un texte "sur le développement du cloud et de l'IA", devant faciliter la création dans l'UE d'infrastructures clés, comme les centres de données.
Ainsi qu'un "règlement sur les puces électroniques", qui vise à sécuriser l'approvisionnement en semi-conducteurs en réduisant la dépendance aux fournisseurs étrangers.
Et enfin, des dispositions pour un recours accru aux logiciels en open source dans les administrations et les services publics.
Il ne s'agit pas "de s'attaquer à nos partenaires commerciaux ou de fermer notre marché", assure l'eurodéputé allemand Oliver Schenk, partisan de telles mesures.
"L'Europe veut éviter d'être structurellement dépendante de tout acteur extérieur", dit cet élu du PPE (droite).
- "Pas qu'une question de frontières" -
Le document consulté par l'AFP, susceptible d'être modifié d'ici mercredi, précise que les 27 pays de l'UE devront conduire des "évaluations des risques en matière de souveraineté" dans le cloud et l'IA, pour "améliorer leur résilience" et identifier les alternatives européennes aux prestataires étrangers.
En ce qui concerne les puces électroniques, la Commission veut obtenir le pouvoir d'intervenir dans les chaînes de production en cas de crise.
Elle pourrait ainsi obliger les fabricants à suspendre leurs contrats pour "produire en priorité des composants critiques", selon un autre document consulté par l'AFP.
Elle propose aussi un système d'achat en commun, pour aider les Etats membres souffrant de "pénuries sévères" à s'approvisionner.
Les géants américains de la tech, eux, cherchent à montrer patte blanche.
"Il n'y a aucun +kill switch+", a assuré à l'AFP Aaron Cooper, de la Business Software Alliance, une des principales organisations défendant les intérêts du secteur technologique.
"La souveraineté numérique n'est pas qu'une question de frontières", insiste également Ana Paula Assis, responsable d'IBM pour l'Europe, ajoutant que son entreprise aide ses clients à "conserver l'autorité sur l'ensemble de leur parc informatique".
Et Ben Brake, dirigeant de DOT Europe, organisme qui compte Amazon et Apple parmi ses adhérents, estime que "s'en prendre aux entreprises américaines (...) n'aidera pas l'Europe à se redresser en matière d'innovation et de compétitivité".
E.Gasser--VB