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Au Kenya, des adieux sans honneurs à un des "généraux oubliés" de la lutte pour l'indépendance
Emily Kiambati, qui a enterré samedi lors d'une cérémonie modeste son père Christopher Njora Muronyo, un des "généraux oubliés" de l'insurrection Mau Mau dans les années 1950 au Kenya, est amère : ce "héros" est mort à 106 ans sans reconnaissance ni récompense.
"Le gouvernement national n’a rien fait pour lui", se désole auprès de l'AFP la quadragénaire pendant les funérailles organisées près de la chaîne montagneuse de l'Aberdare - un des épicentres de l'insurrection, dans le centre du pays - sans haut dignitaire mais avec des centaines de personnes. La famille a dû compter sur des dons pour la cérémonie.
Appelé "général Kiambati", M. Muronyo était l'un des derniers généraux survivants de la lutte menée contre l'autorité coloniale britannique entre 1952 et 1960, étape majeure vers l'indépendance du Kenya en 1963.
Essentiellement issus de la communauté kikuyu vivant dans le centre du pays, les Mau Mau avaient pris les armes aux cris de "La terre et la liberté", lançant depuis les forêts du centre du pays des attaques contre les fermes, habitations et autres installations britanniques.
L'implantation massive de colons dans cette région fertile, un temps surnommée "les hauts plateaux blancs", avait suscité un vif ressentiment dans cette communauté chassée de ses terres.
Selon Wilson Maina Kiambati, 61 ans, son père était un des combattants "les plus agressifs" de la rébellion, durant laquelle il a été emprisonné et blessé, mais il n'a - comme bien d'autres - reçu ni reconnaissance, ni récompense pour son rôle dans l'indépendance.
Le "général" était un proche de l'emblématique leader du mouvement Dedan Kimathi, exécuté par les Britanniques en 1957, relate à l'AFP l'historien kényan Macharia Munene. Mais il fait partie des "généraux oubliés" de la mémoire kényane.
De nombreux vétérans et leurs descendants ont fini leur vie dans la misère, n’ayant jamais récupéré les terres pour lesquelles ils se sont battus.
Être le fils d'un ancien guérillero a été "très difficile, premièrement, à cause de l'extrême pauvreté", souligne M. Kiambati auprès de l'AFP, et aussi de violences liées à un "stress post-traumatique" de son père.
- Milliers de morts -
Les estimations du nombre de Kényans tués durant l'insurrection varient grandement selon les sources. Les plus basses évoquent 10.000 morts. La Commission kényane des droits humains (KHRC), une ONG locale, avance 90.000 morts et estime que 160.000 autres ont été emprisonnés dans des camps où exécutions, tortures et mauvais traitements étaient communs.
En 2013, le Royaume-Uni avait accepté d'indemniser plus de 5.000 Kényans victimes de tortures et de mauvais traitements pendant la révolte, reconnaissant ainsi les abus de l'époque coloniale, et versé près de 20 millions de livres (environ 32 millions de dollars à l'époque, 27 millions d'euros).
Au Kenya, la révolte Mau Mau a longtemps été un tabou.
Le mouvement avait créé des divisions profondes dans le pays, certains Kényans rejoignant le maquis et d'autres servant l'administration coloniale.
Le premier président kényan, Jomo Kenyatta (1894-1978), disait désapprouver leur usage de la violence.
"Au moment de l'indépendance, on craignait fortement qu'avec Kenyatta à sa tête, le mouvement Mau Mau ne se réveille", explique M. Munene. Le président s'est alors efforcé de le "minimiser", et le mouvement a été catégorisé "terroriste" jusqu'au début des années 2000.
- "Trahison" -
La "répression systématique" par le régime des ex-Mau Mau, souvent sanglante, a "dissuadé nombre d'entre eux de révéler leur appartenance au mouvement", explique à l'AFP l'avocat de vétérans Kelvin Kubai, lui-même descendant d'un combattant emprisonné sous Jomo Kenyatta, au pouvoir de 1964 à 1978.
Les Mau Mau "étaient choqués, déçus et désemparés de voir que le gouvernement pour lequel ils avaient combattu et versé leur sang les traquait activement", souligne-t-il, évoquant une "trahison" plus douloureuse "que les balles des forces coloniales".
Wilson Kiambati a enterré son père dans son village de Ngorika, dans le comté de Nyandarua. Le défunt a été mis en terre avec dans le corps trois balles tirées par un bataillon colonial à l'époque de la lutte.
Sur place, Njoroge Kinuthia, un frère d'armes du général âgé de 99 ans, a regretté que "le gouvernement ignore toujours notre souffrance" et lancé un appel aux autorités : "Souvenez-vous des Mau Mau, ils ont presque tous disparu".
C.Koch--VB