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Répression électorale: la Tanzanie "a perdu sa dignité", dénonce un archevêque
La cathédrale Saint-Joseph de Dar es Salaam était comble lundi pour un office dédié aux morts des manifestations électorales réprimées dans le sang fin octobre. A l'autel, l’archevêque s'est montré sans équivoque à l'égard des autorités : la Tanzanie "a perdu sa dignité".
La pays d'Afrique de l'Est a sombré dans le chaos le 29 octobre, jour d'élections législatives et présidentielle frauduleuses, selon l'opposition et des observateurs étrangers. Pendant plusieurs jours, des manifestations anti-pouvoir se sont tenues dans de nombreuses villes du pays.
Le principal parti d'opposition, Chadema, a avancé le chiffre d'au moins 800 morts lors de la brutale répression des contestations. Des sources diplomatique et sécuritaire ont corroboré l'idée que des centaines, voire des milliers de personnes, ont été tuées en marge des élections.
Mais les autorités tanzaniennes refusent de communiquer tout bilan humain, se bornant à regretter des "vies perdues".
"Notre nation a été blessée et a perdu sa dignité à cause de ce qui s'est passé pendant la semaine des élections législatives et présidentielle, a dénoncé Jude Thaddaeus Ruwa'ichi, vêtu d'une robe mauve. Elle a non seulement perdu son honneur, mais aussi son peuple, des citoyens qui ont été tués illégalement."
"Certaines personnes ont été tuées alors qu'elles manifestaient, mais la peine encourue pour avoir protesté (ne devrait pas être) la mort par balle. D'autres ont été tuées chez elles, poursuivies et assassinées à l'intérieur même de leur domicile".
Des propos extrêmement forts, venant d'une autorité morale respectée, à l'encontre d'un pouvoir se distinguant par un tour de vis répressif "sans précédent" ces dernières décennies, selon des diplomates et défenseurs des droits humains interrogés par l'AFP.
Sur les réseaux sociaux, quelques voix courageuses, dont une célèbre militante tanzanienne vivant aux Etats-Unis, postent des photos et vidéos insoutenables, preuves des récentes tueries, que le pouvoir tente d'étouffer.
Les cadavres succèdent aux cadavres, les mares de sang aux images d'hommes en arme tirant sur des Tanzaniens désarmés.
Des contenus aux origines difficiles à tracer, dont le service de fact-checking de l'AFP a pu constater que certains n'avaient jamais été postés auparavant. Des éléments montrent toutefois qu'ils ont été pris en Tanzanie. La langue employée est aussi le swahili tanzanien.
- "Honte devant Dieu" -
"Il n'y a aucune justification ou pardon pour de tels actes. Ils sont une honte devant Dieu", tonne l'archevêque Ruwa'ichi, devant des centaines de fidèles silencieux, dont certains allument des bougies pour leurs défunts. Mais aucun n'accepte de parler à l'AFP, par peur de représailles des autorités.
Interrogée lundi par téléphone par l'AFP, une femme, dont le mari, un commerçant, a été abattu le 29 octobre, a raconté comment celui-ci, après être resté resté dans leur maison avec leurs enfants toute la journée, était parti chercher de quoi manger, elle-même étant hors de Dar es Salaam.
"Il a été touché au ventre. (...) Des voisins ont vu ce qui s'est passé, mais ils n'ont malheureusement rien pu faire", a-t-elle narré.
"Nous avons cherché son corps dans différents hôpitaux et morgues, mais en vain. On le laisse à Dieu", a poursuivi cette femme, alors que les autorités tanzaniennes sont accusées d'avoir fait disparaître de nombreux cadavres, parfois dans des fosses communes, pour dissimuler leurs forfaits.
Samedi, le vice-président Emmanuel Nchimbi a toutefois annoncé un plan de "réconciliation" pour que la Tanzanie demeure un pays "pacifique, uni et stable".
"Il y a du sang, beaucoup de sang qui est encore frais. Il doit être purifié en permettant aux familles d'enterrer et de pleurer leurs proches, lui a répondu dimanche Benson Bagonza, évèque de l'Eglise évangélique luthérienne de Tanzanie, sur Facebook. Sans cela, entrer dans des discussions de réconciliation revient à nous couvrir de sang."
Début novembre, le père Charles Kitima, secrétaire de la conférence de évêques catholiques à Dar es Salaam, avait dénoncé à l'AFP un "régime totalitaire".
Lui-même avait été agressé et gravement blessé en avril après s'être exprimé publiquement contre le pouvoir. La Tanzanie connaissait alors "vague de terreur" en amont du scrutin, ses voix critiques étant réduites au silence, selon Amnesty international.
Sans opposant d'envergure face à elle, la cheffe de l'Etat Samia Suluhu Hassan a officiellement remporté la présidentielle avec près de 98% des suffrages.
C.Kreuzer--VB