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En Cisjordanie, les bulldozers israéliens dévorent les camps de réfugiés de Tulkarem
Dans les camps de réfugiés de Tulkarem, plus de six mois d'une offensive militaire israélienne, présentée comme une chasse aux groupes armés palestiniens dans le nord de la Cisjordanie occupée, ont bouleversé le paysage urbain.
Ce mercredi, l'armée israélienne n'a donné que quelques heures à plusieurs centaines d'habitants déplacés pour venir récupérer leurs effets personnels avant de nouvelles destruction de bâtiments à coups de pelleteuses ou d'explosifs.
Sous haute surveillance militaire, ils sont venus sauver ce qu'ils peuvent: matelas, armoires, canapés, climatiseurs arrachés aux murs...
Des coups de feu retentissent. Soudain, une forte explosion secoue le secteur, levant un épais nuage de fumée: une nouvelle maison vient d'être démolie.
Lancée le 21 janvier, 48 heures après l'entrée en vigueur d'une trêve dans la guerre à Gaza, rompue depuis en mars, l'offensive israélienne a été présentée par les autorités comme une "opération intensive contre des centres du terrorisme" dans le nord de la Cisjordanie.
Elle se concentre sur plusieurs camps de réfugiés, ceux de Nour Chams et de Tulkarem, dans la localité du même nom, et celui de Jénine, plus au nord, bastions de groupes palestiniens engagés dans la lutte armée contre Israël.
Né dans le camp de Tulkarem de parents originaires de la région de ce qui est aujourd'hui Netanya (à une dizaine de kilomètres à l'ouest) en Israël, Abderrahmane Ajaj, 62 ans, pensait que l'offensive, à l'instar de précédentes, ne durerait qu'une semaine.
- "Jamais revenus" -
"Avant, on quittait le camp lorsqu'un raid était annoncé, puis on revenait deux ou trois jours plus tard", se souvient M. Ajaj, dont la maison a été détruite.
Cette fois-ci "nous sommes partis, et nous ne sommes jamais revenus", dit-il. Comme ses parents, qui pensaient eux aussi à la création d'Israël en 1948 que leur exil serait temporaire.
Au-delà de la perte de leurs habitations, des résidents interrogés par l'AFP redoutent celle de leur statut de réfugiés, hérité de leurs familles ayant alors fui villes ou villages.
Dès le 23 janvier, le ministre de la Défense israélien, Israël Katz, annonçait l'expulsion des habitants des trois camps, et ordonnait à l'armée de se préparer à y rester "pour l'année à venir, et de ne pas permettre le retour de leurs habitants".
Depuis lors, les bulldozers israéliens ont détruit des centaines d'immeubles et d'habitations, traçant de larges voies à travers ces zones densément construites.
Selon l'ONU, l'opération a déplacé au moins 40.000 personnes en Cisjordanie, territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967.
Jeudi, la Cour suprême israélienne a suspendu un ordre de démolition à grande échelle dans le camp de Tulkarem donnant deux mois à l'Etat pour répondre à un recours d'une ONG, après l'annonce par l'armée de son intention d’y démolir 104 bâtiments supplémentaires.
Mais les destructions ont déjà profondément modifié ce camp, traversé désormais par trois larges artères. Des monticules de gravats, parpaings et meubles brisés s'accumulent le long de ces nouvelles voies facilitant l'accès des forces israéliennes.
Au-delà de l'aspect militaire, nombre d'habitants discernent aussi un objectif politique: faire disparaître les camps de réfugiés en les transformant en quartiers ordinaires des villes environnantes.
Selon eux, cela reviendrait à remettre en cause leur statut de réfugiés et la revendication du "droit au retour" sur les terres quittées par leurs aïeux en 1948 dans ce qui est aujourd'hui Israël.
Les autorités israéliennes - et tout particulièrement le gouvernement actuel dont certains ministres d'extrême droite appellent à une annexion pure et simple de la Cisjordanie - sont fermement opposées à cette revendication, qu'elles voient comme une menace à la survie d'Israël comme Etat juif, en ce qu'elle bouleverserait l'équilibre démographique du pays.
- "Effacer le camp" -
"L'objectif est clair: effacer la dimension nationale du camp, faire disparaître la question des réfugiés et du droit au retour", affirme Souleymane al-Zouheiri, qui habite Nour Chams et milite pour la défense des habitants.
La semaine dernière, la maison de son frère a été rasée, une "scène douloureuse" dit-il. "Une maison, ce n'est pas seulement des murs. Ce sont des souvenirs, des rêves, des objets auxquels on tient et qu'on n'a pas pu sauver".
Selon lui, chaque bâtiment hébergeait en moyenne six familles sur trois niveaux. Par manque d'espace, les habitants ont construit étage après étage, génération après génération.
Mercredi, Omar Owfi, 66 ans, a pu pénétrer deux fois dans le camp de Tulkarem pour récupérer quelques affaires et redoute désormais la destruction de sa maison.
Il raconte que ses enfants et petits-enfants ont dû se disperser pour être hébergés chez des proches.
"On a tout perdu", lâche-t-il, accusant l'armée israélienne de vouloir "effacer le camp, détruire autant de bâtiments que possible et ne laisser que des rues."
R.Buehler--VB