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Au Soudan en guerre, on risque sa vie pour nourrir ses voisins
Il n'y avait que 100 mètres entre le marché et la petite soupe populaire de Sameh Makki. Mais il lui a souvent fallu slalomer deux heures sous les feux croisés des soldats et des paramilitaires qui ensanglantent le Soudan depuis onze mois.
Malgré tout, ce soignant de 43 ans a régulièrement pris le risque pour acheter de quoi nourrir 150 familles auxquelles il a ouvert la cuisine de sa maison familiale. Jusqu'à ce qu'il s'exile en Egypte.
Depuis que les deux généraux au pouvoir sont entrés en guerre le 15 avril 2023, des centaines de "cuisines communautaires" se sont montées à travers le pays, l'un des plus pauvres au monde au bord de la famine --voire déjà touché, affirment des humanitaires.
Dès les premiers jours, alors que Khartoum et d'autres cités devenait des villes fantôme au gré de ce qui est devenu la "plus grande crise de déplacement de population au monde" selon l'ONU, "des jeunes ont commencé à cuisiner chez eux et à distribuer des repas bénévolement à leurs voisins", raconte à l'AFP Abdel Ghaffar Omar, coordinateur d'une soupe populaire.
Tout s'est rapidement mis en place car les Soudanais étaient déjà organisés de longue date. Sous la dictature islamo-militaire d'Omar el-Béchir, déchu en 2019, puis sous le pouvoir militaire né du putsch de 2021, les "comités de résistance" de chaque quartier ou village organisaient des manifestations prodémocratie.
En 2020, ils ont mené la campagne anti-Covid. Aujourd'hui, ils sont le dernier filet de sécurité pour 48 millions de Soudanais laissés sans Etat, infrastructures ou services de base.
Dans des "salles d'intervention d'urgence", dans tout le pays, médecins volontaires, ingénieurs et autres experts récoltent les dons, listent les familles nécessiteuses ou les blessés et les orientent vers soupes populaires et dispensaires de campagne.
- "Pas attirer l'attention" -
Pour l'ONU, incapable d'atteindre la plupart des civils derrière les lignes de front, ils aident plus de quatre millions de personnes prises dans la guerre entre l'armée du général Abdel Fattah al-Burhane et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdane Daglo.
A Khartoum, des dizaines de milliers de personnes mangent chaque jour des plats de riz, de haricots ou de lentilles grâce à eux, rapportent plusieurs bénévoles à l'AFP --alors que selon le Programme alimentaire mondial "moins de 5%" des Soudanais "peuvent s'offrir un repas complet" aujourd'hui.
A Omdourman, M. Makki et d'autres arrivent parfois à organiser des repas dans une mosquée. A Khartoum-Nord, l'autre banlieue de la capitale, impossible.
Les belligérants l'assiègent depuis le début et les volontaires sont obligés d'aller de maison en maison nourrir des familles coincées chez elles depuis des mois.
"On se cache pour nos distributions", rapporte à l'AFP l'un d'eux, qui refuse de donner son nom par peur de représailles.
Car, d'un côté, dit-il, "l'armée considère que Khartoum-Nord est un bastion FSR et que tout ce qui y circule représente un approvisionnement pour eux". Et, de l'autre, les FSR sont connus pour piller et rançonner toute cargaison.
"On ne peut pas déplacer de grosses quantités de nourriture en une seule fois car cela attirerait l'attention" de paramilitaires à la gâchette facile, affirme à l'AFP Mahmoud Mokhtar.
- "Tué, battu ou arrêté" -
Ce bénévole de Khartoum-Nord, désormais réfugié au Caire, a perdu de nombreux camarades. "Des gens ont été tués, violés, attaqués, détenus, tabassés, retenus des mois", raconte-t-il, les larmes aux yeux.
"Les soupes populaires sont régulièrement bombardées par les deux camps", poursuit-il. "Mais on n'a pas d'autre choix: sans elles, on mourra de faim".
Mais pour continuer, il faut des stocks. "On a toujours peur qu'ils soient à sec", témoigne M. Omar, le coordinateur qui, comme les autres, assure ne jamais avoir plus de deux semaines de réserve --par peur des pillages mais aussi par manque de liquidité dans un pays où l'inflation était à trois chiffres avant la guerre.
En février, quand internet a été brusquement coupé, l'application de paiement en ligne du pays s'est arrêtée. Deux semaines après, de nombreuses soupes populaires ont cessé leurs opérations.
En mars, d'après M. Omar, la moitié a repris. Mais, avec les télécommunications toujours en grande partie coupées à Khartoum, leurs bénévoles font de longues heures de route pour se connecter, recevoir des fonds en ligne, les changer en espèces --contre de juteuses commissions--, éviter les barrages, les balles et le rançonnement avant de revenir acheter la nourriture.
Comme les autres exilés qui rassemblent des fonds de la diaspora, M. Makki gère désormais depuis l'Egypte une partie de ces virements après être parti pour pouvoir faire soigner sa fille diabétique. Sa mère sexagénaire, elle, a récupéré la gestion de leur soupe populaire à Omdourman.
"Peu importe qu'on soit tué, battu ou arrêté, il faut que les gens mangent", martèle-t-il.
F.Stadler--VB