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Fuir Sarajevo hier, Gaza aujourd'hui : l'exil sans fin de Bosno-Palestiniens
Tout juste marié à une Bosnienne, Samir El-Barawy a quitté Sarajevo en 1991. La région s'embrasait, le siège de la capitale bosnienne allait commencer, il est rentré chez lui dans la bande de Gaza. Trente-deux ans plus tard, il a abandonné ses terres pour fuir en... Bosnie.
"J'ai tout laissé, mais je suis en vie", dit à l'AFP ce Palestinien âgé de 59 ans, quelques jours après son arrivée dans un centre de réfugiés à Salakovac (sud). Il a fui avec sa famille son domaine de 16.000 m2 à Beit Lahia, dans le Nord de la bande de Gaza.
En 1991 il faisait ses études à Sarajevo, comme beaucoup de Palestiniens accueillis à l'époque par la Yougoslavie, dont la Bosnie faisait partie. Le père de son épouse Sutka les encourage à fuir: "ça va éclater ici", leur dit-il. Ils partent, avec leur fille Dalila.
Elégante écharpe blanche au cou, Samir El-Barawy raconte s'être occupé pendant des années d'une plantation de fraises sous serres, "à 500 mètres de la frontière israélienne". Les affaires marchaient bien, il exportait chaque année des milliers de tonnes de fruits, notamment vers l'Europe.
Au cinquième jour de la guerre, déclenchée par l'attaque sans précédent du mouvement islamiste palestinien Hamas contre Israël le 7 octobre, des tracts lancés depuis les airs tombent sur Beit Lahia. "On nous a dit de partir vers le sud par la route Salah ad-Din", qui traverse la bande de Gaza, raconte M. El-Barawy.
- "Il n'y a plus de vie là-bas" -
Ils ont passé plus de quarante jours abrités dans une école de l'ONU, avant de parvenir, comme d'autres bi-nationaux et certains blessés, à quitter l'enclave en guerre par le point de passage de Rafah vers l'Egypte.
Environ 240 personnes ont été enlevées en Israël lors de l'attaque du Hamas qui a causé la mort de 1.200 personnes, en grande majorité des civils, selon les autorités israéliennes. Depuis, Israël a juré d'"anéantir" le mouvement islamiste, et pilonne sans relâche la bande de Gaza.
Une trêve humanitaire de quatre jours à Gaza est entrée en vigueur vendredi, après 48 jours de bombardements israéliens qui ont fait plus de 14.800 victimes, dont 6.150 enfants, selon le gouvernement du Hamas.
La maison de Samir et Sutka a été visée "au sixième jour de la guerre", dit-il. "C'était comme un tremblement de terre". Et ils sont partis à nouveau, cette fois-ci avec leurs deux filles, une de leurs belles-filles et les petits-enfants: quinze personnes au total.
"On voyait des cadavres le long de la route, des gens morts dans des voitures. Des chiens erraient autours des cadavres. Il y avait une odeur très forte", se souvient Samir El-Barawy. "Nous avons décidé de ne plus jamais y revenir. Ce qui me reste de la vie, je veux le vivre en paix. Il n'y a plus de vie là-bas".
- "Ce n'est pas juste" -
Le docteur Ahmed Shahin, évacué lui aussi le 16 novembre avec un groupe de dizaines de personnes --des Bosniens et leurs ayant droits--, avait dans un premier temps pensé la même chose: ne plus jamais rentrer chez lui à Jabaliya, dans le nord de Gaza.
"Mais je vais y retourner dès que la guerre se termine", dit aujourd'hui ce pédiatre de 55 ans, qui a fait ses études de médecine en Bosnie, dans les années 1990. Il avait alors obtenu la nationalité bosnienne.
Au début de la guerre, il s'est porté volontaire pour travailler dans l'hôpital indonésien, au nord de la ville de Gaza. Les conditions sont très vite devenues précaires. "Pas de médicaments, des opérations sans anesthésie, des amputations, pas d'eau pour laver, pour stériliser...".
Il raconte avoir participé à l'accouchement d'une femme blessée, "au neuvième mois de grossesse". "Nous avons fait une césarienne pour sauver le bébé. Blessée à la tête, elle est morte".
Au fur et à mesure de la guerre, "les arrivées de cadavres et de blessés s'intensifient" et il n'arrive plus à tenir.
Avec son épouse, leur trois filles et leur fils de 17 ans, souffrant d'une "paralysie totale", ils ont quitté "il y a une dizaine de jours" leur maison, où leur aîné, Ali, a été tué par un missile aérien en juillet 2014, lors d'une précédente guerre entre le Hamas et Israël. "Il aurait eu 23 ans aujourd'hui", dit-il.
Ce qui se passe à Gaza est "une honte planétaire", accuse le docteur Shahin, en retenant ses larmes. "Le monde regarde en direct la destruction des bâtiments pleins d'enfants et de femmes, regarde le sang qui coule alors qu'il est encore tiède. Et il ne fait rien. Ce n'est pas juste".
G.Schmid--VB