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Le dilemme cornélien des familles des victimes du 11-Septembre
Une proposition visant à permettre à des responsables présumés des attentats du 11-Septembre de plaider coupable pour éviter la peine capitale confronte les familles des victimes à un dilemme déchirant: tourner la page ou attendre encore pour faire toute la lumière sur cette tragédie.
Dans une lettre adressée au début du mois aux familles des quelque 3.000 victimes de l'attentat le plus meurtrier de l'histoire des Etats-Unis, les procureurs militaires ont présenté un accord pour mettre un terme à des années de procédure au Tribunal militaire de Guantanamo, sans procès.
Certaines familles estiment que cet accord aurait pour conséquence que la vérité ultime sur les attentats de 2001, dont le rôle présumé de responsables saoudiens, ne soit jamais connue.
Mais pour d'autres, plus le temps passe, plus des proches des victimes mourront sans jamais avoir obtenu justice, les prévenus vieillissants risquant eux aussi de s'éteindre avant d'être jugés.
"Toutes les familles du 11-Septembre veulent que justice soit faite et que les responsables rendent des comptes. Trop d'entre nous sont morts ces deux dernières décennies sans obtenir ni l'un ni l'autre", estime le regroupement des Familles du 11 septembre pour des lendemains pacifiques (September 11th Families for Peaceful Tomorrows), favorable à l'accord.
Un accord, "qui pourrait intervenir dès maintenant, nous offrirait la fin de la Commission militaire sur le 11-Septembre, des aveux clairs de culpabilité, des peines de prison à vie sans libération possible", estiment-elles.
Mais pour Dennis McGinley, membre du groupe Justice sur le 11-Septembre (9/11 Justice), "un accord ne ferait qu'empêcher la tenue d'un procès où Khaled Sheikh Mohammed devra enfin cracher le morceau", à propos de l'architecte autoproclamé du 11-Septembre.
L'accord, qui a nécessité deux ans de préparation, porte sur les procédures contre Khaled Sheikh Mohammed, Ammar al-Baluchi, Walid bin Attash, Ramzi bin al-Shibh et Moustafa al-Hawsawi.
- Preuves extorquées sous la torture ? -
Détenus depuis plus de 16 ans sur la base américaine de Guantanamo, à Cuba, ces suspects font partie des 30 derniers prisonniers de cette geôle - qui en a compté jusqu'à près de 800 à la suite du 11-Septembre - critiquée par des organisations internationales.
Celles-ci dénonçaient notamment des détentions extrajudiciaires, des conditions de vie dégradantes et des aveux obtenus sous la torture, un dernier point qui pourrait avoir des répercussions importantes en cas de procès.
Un magistrat militaire américain a en effet jugé la semaine dernière que les aveux d'un homme soupçonné d'être lié à un attentat d'Al-Qaïda, contre le USS Cole en 2000 au Yémen, ne pouvaient servir de preuve parce qu'ils avaient été obtenus sous la torture.
Aux termes de l'accord, les prévenus "accepteraient la responsabilité pénale de leurs actions et plaideraient coupable des accusations retenues contre eux et en échange ne seraient pas condamnés à mort", selon la lettre.
En outre, les accusés devraient participer à une reconstitution des "faits" qui permettrait de détailler la préparation des attentats et de préciser le rôle de chacun.
Bien que les procureurs assurent qu'aucun accord n'a été finalisé, leur lettre témoigne de la direction que prend cette saga judiciaire qui pourrait sinon ne jamais connaître de fin.
Mais un accord de plaider coupable se traduisant par une condamnation sans procès et sans peine de mort pourrait susciter de vives réactions dans un pays encore choqué par ces attentats d'Al-Qaïda qui ont marqué au fer rouge le siècle nouveau.
"Khaled Sheikh Mohammed et les autres auteurs du 11-Septembre ne devraient jamais se voir proposer un accord. Ils devraient faire face à la justice pour leurs actes et donc à la peine de mort", estime Mike Lawler, un élu de l'Etat de New York à la Chambre des représentants.
Mais pour Terry Rockefeller, membre du groupe des "lendemains pacifiques", l'accord demeure la meilleure voie à suivre, notamment en raison de l'"échec" des commissions militaires sur le 11-Septembre.
"Aucun procès n'aboutira à la peine de mort à cause de la question de la torture", souligne Mme Rockefeller.
Dennis McGinley considère en revanche que le débat ne porte pas tant sur la sévérité de la sanction, prison à perpétuité ou peine de mort, mais sur la vérité des attentats et plus particulièrement sur le rôle présumé des responsables saoudiens.
Si Ryad a toujours nié tout lien avec les assaillants, les soupçons demeurent sur le financement de certains d'entre eux par des fonds saoudiens.
Or un accord permettrait à Washington de garder secrètes des informations sensibles à ce sujet, soutient M. McGinley, accusant les autorités américaines de "maltraiter" les familles du 11-Septembre.
R.Adler--BTB