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Céréales: l'amertume des agriculteurs ukrainiens
Vitali Bylenko regarde avec amertume le blé dans sa grange. Il est l'un de ces agriculteurs ukrainiens peinant de plus en plus à exporter leurs céréales après la sortie de la Russie d'un accord pour leur livraison par la mer Noire.
L'Ukraine, les pays européens et les Etats-Unis ont déploré la décision de Moscou d'abandonner cet important accord, conclu en juillet 2022 qui a permis de rouvrir les exportations agricoles ukrainiennes par la mer malgré l'invasion russe.
Selon M. Bylenko, 41 ans, cet accord négocié par l'ONU et la Turquie, qui a permis d'éviter une aggravation de la crise alimentaire mondiales, fonctionne mal depuis des mois.
Depuis l'hiver, "il ne s'applique que sur le papier", dit-il à l'AFP.
L'Ukraine, exportateur majeur avant-guerre de céréales et d'huile de tournesol, a accusé Moscou d'entraver l'accord ces derniers mois.
Face au peu de cargos céréaliers arrivant dans les ports ukrainiens, M. Bylenko, implanté dans la région de Kiev, s'est mis à emprunter des routes alternatives.
"Les offres d'achat de nos céréales à Odessa étaient rares et nous avons déjà transporté la quasi-totalité de nos céréales vers de petits ports fluviaux", explique-t-il.
- Prix bas -
Le blé, le maïs et le tournesol qu'il cultive sur son exploitation de 1.300 hectares et employant environ 35 personnes, partaient ainsi via la Roumanie voisine.
"Pour les cinq mois qui restent (de 2023), cela ne changera pas substantiellement", dit-il.
Mais la route par la Roumanie est plus coûteuse et plus complexe que celle de la mer Noire, les ports fluviaux étant 200 km plus éloignés de sa ferme qu'Odessa.
"Notre marge bénéficiaire diminue", relève ce cultivateur, contraint de baisser ses prix de vente pour compenser le surcoût de transport.
Faute d'autres options, les céréales vont maintenant affluer en Roumanie, faisant encore baisser les prix, redoute-t-il.
"Plus il y a de produits, plus le prix est bas", redoute l'exploitant qui a 400 tonnes de blé stockés dans son exploitation.
"Si avant la guerre, le prix (de vente de sa production, ndlr) était d'environ 270 dollars la tonne, aujourd'hui ceux qui achètent proposent 120 dollars. Et on en voudrait au moins 135 dollars", raconte M. Bylenko.
Si la situation est difficile, elle reste pour l'instant moins dramatique que l'été dernier, quand les agriculteurs ne savaient pas du tout s'ils allaient pouvoir vendre leur production, nuance M. Bylenko.
Les céréales ont une signification symbolique très importante en Ukraine, pays à forte tradition agricole et dans lequel des millions de personnes sont mortes en 1932-1933, pendant la Grande famine organisée artificiellement par le régime stalinien.
Même le drapeau national ukrainien, constitué de bandes horizontales bleu et jaune, symbolise le "ciel bleu au-dessus des champs de blé dorés".
Le bureau de Lioudmyla Martyniouk, PDG de l'entreprise agroalimentaire Kivсhovata Agro, est décoré de gerbes de blé et d'un portrait du poète national, Taras Сhevtchenko.
Avec plus de 30 millions d'hectares de terres arables en Ukraine, "il est très important pour nous d'avoir accès aux marchés d'Europe, d'Asie et d'Afrique", souligne Mme Martyniouk.
- "Compétitifs" -
La fin de l'accord céréalier est "très désagréable" car cela signifie que les producteurs ukrainiens seront probablement contraints de vendre à perte, explique-t-elle.
Elle s'inquiète aussi d'un impact de cette crise sur les pays africains dont certains étaient très dépendants des importations de céréales d'Ukraine : "Nous ne pouvons pas permettre une famine en Afrique", dit-elle.
Son entreprise cultive du blé, du maïs, du tournesol et du sorgho sur 2.500 hectares, soutenue par des investisseurs japonais. Des moissonneuses-batteuses fabriquées aux Etats-Unis travaillent dans les champs, récoltant du blé d'hiver.
Comme M. Bylenko, sa compagnie compte sur des ports fluviaux pour exporter, a fortiori depuis l'intensification ces derniers jours des bombardements sur la région portuaire d'Odessa. "Nous n'avons pas d'autre solution", dit-elle.
L'abondance de céréales en Ukraine et les coûts relativement faibles tempèrent son pessimisme : si ces céréales parviennent à) quitter l'Ukraine, elles seront compétitives sur les marchés où elles restent peu chères et déterminantes "pour la sécurité alimentaire", dit-elle.
N.Fournier--BTB